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jeudi, janvier 15, 2026

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La plume s’est tue, le frère demeure

J’étais en route vers l’aéroport de Bruxelles National lorsque la foudre s’est abattue sur notre famille. Une foudre sourde, brutale, irrévocable. Elle a emporté avec elle ce que j’avais de plus cher : Pontien PAKOKO A KADJUO .
Un frère.
Un compagnon des lettres.
Un ami sans frontières.

La nouvelle m’est parvenue par téléphone. Au bout du fil, une voix féminine, brisée par les sanglots. C’était celle de Virginie, membre éminente de notre plateforme, grande dame au cœur noble, mais pour nous tous, notre jeune sœur. La nouvelle, bien que prévisible, n’en était pas moins effrayante. Elle m’a d’abord figé, avant de m’asphyxier.

Avec un trémolo douloureux dans la voix, Virginie lâche ces mots que je n’oublierai jamais :
— Papa Zadain… vieux Pakoko est parti. Il nous a quittés.

Mon sang n’a fait qu’un tour.
En un éclair, toute une vie s’est imposée à moi : notre passé commun au théâtre, à la Maison des Jeunes de la Ruashi ; mes débuts hésitants dans la presse ; et surtout, notre dernière rencontre, six jours à peine avant son départ.

Nous nous côtoyions depuis 1967. J’étais encore à l’âge de l’école primaire. Lui avait quelques pas d’avance, sans jamais s’en prévaloir. Il me considérait comme son égal. J’étais son frère. Et je l’appelais, naturellement, frérot.
Frère de rue.
Frère de quartier.
Frère de vie.

Nos parents respectifs étaient liés par une amitié sincère, celle des vrais voisins, des frères sans discours inutiles. Ils partageaient tout et parlaient une langue universelle : celle de l’amour authentique entre les peuples. Pontien a grandi dans ce creuset. Son père, comme le mien, parlait peu. Des hommes discrets, presque silencieux. Mais nos mamans, ah ! Nos mamans… de véritables moulins à parole éducative.

La mienne portait fièrement son surnom de Jeune maman. La sienne était connue sous celui de Madame Français — non pas parce qu’elle était française, mais parce qu’elle aimait passionnément la langue de Molière. Elle ne la maîtrisait pas toujours, mais elle l’aimait, la savourait, la taquinait. Comme la mienne, elle aimait plaisanter en français… ou presque.
Cette familiarité avec la langue a-t-elle influencé leurs enfants que nous sommes devenus ? La question demeure ouverte, mais les faits parlent d’eux-mêmes.

Pontien Pakoko, mon frérot de toujours, n’usurpait rien. D’un humour décapant, d’une intelligence vive, nous partagions des valeurs essentielles, mais surtout l’amour des langues et des lettres. Nous lisions les mêmes livres, admirions les mêmes auteurs. Du classique à la fiction contemporaine, il était un lecteur insatiable. Il lisait tout. Même les bandes dessinées, dont il raffolait avec une jubilation presque enfantine.

Littéraire jusqu’au bout, il ne se limitait pas au latin. Il s’intéressait avec la même ferveur à nos langues africaines. Nos discussions voyageaient librement : du tshokwe au rund, du tshiluba au swahili, du français à l’anglais — une langue qu’il maniait avec une telle élégance que je le surnommais affectueusement « le Shakespeare de la Ruashi ».

Du haut de ses presque deux mètres, il imposait sans écraser. Il charmait par la richesse et la beauté de sa phraséologie. C’est à lui que revenait souvent la mission délicate de rédiger les discours de notre troupe théâtrale AFROZAM. Il avait la plume.
Mieux : il était une plume.

Une plume rare. Une plume qui me subjuguait.
Aujourd’hui, notre plateforme perd sa meilleure plume. Certains de ses écrits mériteraient d’être enseignés dans les meilleures écoles de journalisme — ma foi de journaliste en témoigne. Je perds un allié précieux dans nos groupes de réflexion, tant son verbe était limpide, élégant, profondément humain.

Mon frérot s’est éteint.
Mon Pakoko s’en est allé.
Mes larmes ne suffisent pas à le réveiller.
Frérot, entends mon cri.

Séparés géographiquement durant près de quatre décennies, nous sommes restés unis par la magie de la science : téléphone, internet, courriels. Dieu seul sait combien de fois nos téléphones ont sonné, combien de messages ont circulé entre nous, porteurs de nouvelles, de conseils, de rires.

Il y a deux semaines à peine lors de mon séjour à Lubumbashi, nous célébrions nos retrouvailles à Likasi, sa nouvelle ville d’attache après sa retraite de la Gécamines. J’ai encore dans la chair la chaleur de nos embrassades. Par deux fois, je suis allé le chercher chez lui sans succès : il était aux soins à Lubumbashi. La troisième fois fut la bonne. Et là, enfin, nous avons laissé parler nos cœurs.

Nos souvenirs d’enfance et de jeunesse ont resurgi. Il y avait tant à se dire que le temps nous a paru dérisoire, presque cruel. Je ne savais pas que ce serait la dernière fois.
Avec le recul, Dieu nous parlait déjà. Mais la joie des retrouvailles nous a distraits, au point même d’oublier la remise du cadeau.

Frérot,
repose en paix.
Ton frère ne t’oubliera jamais.

ZADAIN KASONGO T.
Ton frérot de toujours.

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