Sous ce titre vient de paraître fin 2025 aux Éditions Bala à Ottawa un carnet de voyage de José Tshisungu wa Tshisungu, déjà auteur d’une trentaine de livres, un texte à la fois récit, méditation politique et pamphlet. L’auteur entreprend une inspection rigoureuse de la chose publique et de ses acteurs en RDC, son pays natal. Sa critique d’une rare acuité n’épargne personne : elle se présente comme un acte d’amour, un geste de lucidité destiné à préparer un avenir plus juste et un horizon plus clair pour tous. À travers les questions vitales qu’il soulève et qui s’entrecroisent se dessine une pensée nationaliste, profondément empreinte de patriotisme, dont l’écho hantera longtemps le lecteur et la lectrice.
Avec l’autorisation de l’éditeur, nous publions un extrait du livre de la page 15 à 16.
« LE GOUVERNEUR AU BORD DU GOUFFRE
4 mars. Peut-il encore se regarder dans un miroir sans sentir ce goût de fer dans la bouche ? Gouverneur de Kinshasa, oui… ou funambule au-dessus d’un gouffre creusé par l’incompétence, la rapine et les promesses trahies. Chaque pas claque comme un coup de fouet.
Sa ville s’effiloche. Les ruelles vomissent leurs ordures. Les avenues ressemblent à des cicatrices béantes. Les nuits, à des trous noirs où l’espoir s’égare. La ville respire la poussière comme d’autres sniffent leur poison : elle sent la ruine, la combine et les lendemains étouffés. Les habitants rêvent d’un roc et voient un homme qui titube.
Dans les marchés, ça chuchote, ça ricane :
— À quoi bon un gouverneur qui vacille plus que nous ?
Les opposants, eux, sablent le champagne :
— Il doit partir ! Il a trahi !
Du palais présidentiel, on lui jette des miettes rhétoriques — « des efforts à saluer », « une volonté à canaliser » — la politesse comme cache-misère. Pour eux, il est déjà englouti dans la vase. Les rapports s’empilent sur son bureau, mais les colonnes de chiffres n’arrêtent ni les coupures d’électricité ni les émeutes. Le peuple, lui, détourne la tête ou lance des phrases qui brûlent :
— Poète de la misère !
— Même les rats se paient sa tête dans les rigoles !
Dans L’Étoile kinoise, il lit : « Un gouverneur dans le brouillard. Vertiges du pouvoir et colère du macadam. » Le brouillard, il connaît. Pendant qu’il hésite, les rats tiennent conseil, et parfois, ils gouvernent mieux que les hommes. Pourtant, dans les recoins que personne ne regarde, quelque chose résiste : quelques comptes se redressent, la sécurité reprend un souffle, des lampadaires solaires arrachent à la nuit leurs premiers éclats, un vieux camion de pompiers tousse, mais roule encore.
Des miettes, oui. Mais parfois, les miettes suffisent à empêcher la chute. Gouverner ici, c’est choisir : s’appuyer sur les autres et mourir d’inertie, ou agir seul et s’épuiser jusqu’à la corde. La ville, elle, continue de brûler, d’aimer, de trahir. Il tient. Pas par orgueil — l’orgueil est un luxe — mais parce que céder, c’est signer l’acte de décès collectif.
Derrière les rires jaunes, il reste des attentes. Dans certains regards, une braise obstinée demande encore un souffle.
Un soir, en pleine tempête politique, son vice-gouverneur murmure :
— Une nuit sans lumière nous poursuit.
Oui, il doute, mais reste debout. Un matin seul face à sa tasse de café froid, il souffle :
— Le pouvoir, ce n’est pas un sceptre. C’est un fardeau qu’on vous jette sur le dos pour voir si vous cassez.
Il vacille, mais avance. Car s’il tombe, ce n’est pas lui seul qui s’écrase : c’est Kinshasa entière qui s’effondre dans la poussière. Et cela, il ne le supporterait pas. Jusqu’à quand tiendra-t-il ? Nul ne le sait. Mais ici, il comprend une chose : le choix n’existe pas.
Omer Minga


