La République démocratique du Congo serait donc un pays, et non une nation. La formule claque, brève, décisive, presque soulagée d’elle-même. Elle dispense de l’effort. Elle donne à celui qui la prononce l’illusion d’avoir nommé le mal, et, en le nommant, de l’avoir compris.
Je me méfie des phrases qui ferment plus qu’elles n’ouvrent.
Un pays, sans doute : des frontières tracées au cordeau de l’histoire coloniale, un drapeau, un hymne, des institutions qui tiennent tant bien que mal sous le poids des hommes. Une souveraineté reconnue par le monde, parfois plus respectée à l’extérieur qu’à l’intérieur. Sur ce point, nul débat. Mais une nation ? Voilà ce qui inquiète, ou ce qui déçoit.
On invoque la diversité des langues, la multiplicité des visions. Comme si l’unité exigeait l’unisson. Comme si parler plusieurs langues interdisait de partager une destinée. Je ne puis m’empêcher d’y voir une conception un peu scolaire de la nation, une image trop nette, presque hygiénique, d’un peuple qui penserait d’un seul bloc. Les peuples réels ne vivent pas ainsi. Ils vivent de tensions, de contradictions, de blessures mal refermées.
Ce que certains appellent désunion est peut-être moins le produit de la pluralité que celui de l’injustice. La stigmatisation d’un Kasaïen cherchant à louer une maison à Kinshasa ne naît pas d’une différence linguistique. Elle naît d’une peur entretenue, d’un ressentiment cultivé, d’un calcul parfois. La diversité ne condamne personne ; ce sont les rapports de force qui humilient.
Il me semble que l’on confond volontiers la nation avec une essence. Or une nation n’est pas un état civil ; elle est une volonté. Elle ne se reçoit pas toute faite, elle se décide. Elle se forge dans les épreuves, dans les migrations, dans ces luttes obscures dont l’histoire officielle ne retient que quelques dates. Elle suppose moins l’accord parfait que l’acceptation d’un destin commun.
Dire : « nous ne sommes pas une nation », c’est peut-être céder à une fatigue. C’est constater les fractures, et conclure trop vite à l’impossibilité de les surmonter. Mais le regard critique ne doit pas se transformer en sentence définitive. L’analyse exige davantage : interroger les causes, dévoiler les mécanismes, comprendre comment certaines différences deviennent des armes.
Je ne crois pas que la pluralité soit l’ennemie de l’unité. Je crois qu’elle en est l’épreuve. Une nation véritable ne supprime pas les différences ; elle les ordonne à un projet commun. Elle ne nie pas les blessures ; elle travaille à les guérir.
La RDC est un pays, assurément. Elle est aussi, qu’on le veuille ou non, une nation en train de se faire — et peut-être de se défaire parfois — au gré des choix de ses enfants. La question n’est donc pas de trancher entre deux mots, mais de savoir si nous consentons à cette lente construction, exigeante, imparfaite, qui seule donne à un peuple le droit de se dire nation.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


