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samedi, février 21, 2026

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LANGUE MATERNELLE !

Le 21 février, l’UNESCO en a fait, en 1999, la Journée internationale de la langue maternelle passe ailleurs comme une date pieuse, bonne à fleurir les discours officiels. Mais en République démocratique du Congo, ce jour devrait peser plus lourd qu’un symbole. Il touche à cette plaie discrète dont on parle peu et qui pourtant saigne dans chaque salle de classe : la langue.

On feint d’ignorer le drame ordinaire. L’enfant arrive à l’école avec la langue de sa mère, celle qui a bercé ses peurs et nommé ses premières joies. Il entre dans la classe ; on lui retire cette langue comme on ôte un vêtement familier. On lui en tend une autre, le français, langue d’autorité, langue d’examen, langue de promotion sociale. Et l’on s’étonne qu’il trébuche. L’échec scolaire n’est pas seulement affaire de programmes mal conçus ou de bancs trop étroits ; il est souvent cette solitude d’un enfant à qui l’on demande de penser dans une langue qu’il ne possède pas encore.
Faut-il pour autant dresser un réquisitoire contre le français ? Ce serait trop simple, et les causes simples sont souvent les plus commodes. Le français, dans ce pays de deux cents langues et davantage, joue le rôle d’arbitre. Il n’est la propriété d’aucune ethnie. Il permet à des provinces lointaines de se parler sans se soupçonner. Il ouvre des portes que nul responsable sérieux ne songerait à refermer : celles de l’université, de l’administration, du monde extérieur.
Mais voilà : ce qui devait unir distingue. Ce qui devait servir devient épreuve. Le français, mal enseigné, distribué inégalement, devient un instrument de sélection sociale. Les enfants des familles favorisées le respirent dès le berceau ; les autres l’affrontent comme une montagne. Ainsi s’installe, sous couvert d’unité nationale, une inégalité plus profonde.

On dira que les maux de l’école congolaise ne tiennent pas qu’à la langue. Certes. Il y a la pauvreté, les classes surchargées, les maîtres insuffisamment formés, les manuels absents. Mais la langue demeure le seuil. Si le seuil est trop haut, beaucoup restent dehors. Si l’on refuse de voir cette évidence, on ajoute à la misère matérielle une misère symbolique.
Il ne s’agit donc ni d’exiler le français ni de sacraliser les langues nationales. Il s’agit d’un ordre plus humble et plus exigeant : commencer par ce que l’enfant connaît, puis l’emmener vers ce qu’il ignore. Que la langue maternelle soit la racine, et le français la branche qui porte vers le large. Qu’on n’arrache pas la racine au nom de la branche ni qu’on coupe la branche au nom de la racine.
La question n’est pas de savoir quelle langue régnera, mais de savoir si l’école sera un lieu d’humiliation ou de croissance. Une nation qui méprise les langues de ses mères s’étonne ensuite que ses enfants doutent d’eux-mêmes. Une nation qui renonce à la langue commune s’expose à d’autres fractures. Entre ces deux périls, il existe une voie plus difficile : celle d’une coopération patiente des langues.
Le 21 février ne devrait donc pas être une fête décorative. Il devrait être un temps d’examen de conscience. Car derrière la querelle des langues se cache une question plus grave : voulons-nous une école qui trie ou une école qui élève ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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