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dimanche, février 22, 2026

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L’ART DE L’INSULTE

Il faut regarder les choses en face. Sur TikTok, l’insulte n’est pas une anomalie ; elle est devenue une possibilité ordinaire, presque une tentation permanente. Elle ne crie pas toujours. Elle sourit. Elle se donne des airs d’esprit. Mais elle obéit à une logique dont on feint d’ignorer la rigueur.
On commence par choisir. L’insulte ne frappe pas au hasard : elle désigne un visage, un appareil génital, un accent, une maladresse, une opinion. Elle extrait un détail et le détache de la personne comme on arrache une étiquette. À partir de là, l’être humain disparaît ; il ne reste qu’un signe commode. On croit viser un trait ; on atteint une dignité.
Puis vient le travail de l’écho. Le mot isolé se répète, s’enfle, se pare d’ironie. La moquerie prend le ton du divertissement humiliant. Elle devient partageable, presque recommandable. Ce qui était une parole devient une scène. Ce qui était une scène devient un spectacle. Et le spectacle appelle le public.

Le public répond. Il ajoute un rire, un commentaire, un trait plus dur encore. Personne n’a tout fait ; chacun a fait un peu. La responsabilité se fragmente, et c’est ainsi qu’elle s’allège. Nous ne sommes plus des accusateurs, nous sommes des spectateurs. Mais ce sont les spectateurs qui tiennent la salle.

Le corps, souvent, sert de point d’appui. Non qu’il soit l’unique cible ; mais il est le plus exposé. Apparence, gestes, signes de virilité ou de féminité : tout ce qui touche à l’intime devient matière à jugement. Nous prétendons, comme noirs civilisés, avoir dépassé ces étalons grossiers, et pourtant nous y revenons avec une fidélité inquiétante. Ce qui devrait demeurer protégé devient argument.
Il y a là sans doute des ressorts personnels : l’inquiétude de soi, le besoin d’être vu, le soulagement de ne pas être celui qu’on montre du doigt.

Mais ces fragilités individuelles rencontrent un dispositif qui les encourage. La recherche de l’attention récompense l’excès ; la rapidité décourage la nuance. Ce n’est pas une fatalité : c’est une facilité.

On parle d’humour, de liberté, de spontanéité. Les mots sont nobles. Mais ils ne dispensent pas de mesure. L’insulte qui se propage ne demeure pas toujours un jeu. Elle peut altérer une réputation, enfermer quelqu’un dans une image, installer un climat où l’on s’habitue à disqualifier avant de comprendre. À force de réduire, nous finissons par ne plus voir des personnes, mais des silhouettes.
Que faire ? La loi peut rappeler des limites ; elle ne remplacera jamais la conscience. L’éducation peut enseigner la retenue ; elle ne garantira pas la bonté. Quant aux plateformes, elles règlent les flux, mais elles ne règlent pas les cœurs. La vraie question demeure ailleurs : consentons-nous à cette légèreté qui blesse ?
Il ne s’agit pas d’accabler un outil ni de se donner le beau rôle. Il s’agit de reconnaître en nous cette pente qui préfère le trait au visage, le rire à la justice. L’insulte n’est pas seulement un mot lancé dans le vide ; elle révèle ce que nous acceptons de devenir. Apprendre à parler sans détruire : voilà peut-être l’exercice le plus difficile de notre temps.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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