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mercredi, février 25, 2026

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LE CULTE DE LA PERSONNALITÉ

Il est des chants qui semblent naître du cœur même de la cité. À Kinshasa, certains chansonniers égrènent dans leurs mélodies des noms de personnalités, comme on égrène des perles. Pour le passant qui n’a qu’une vague idée de notre culture, cela peut paraître banal, ou même superficiel. Mais sous cette apparente légèreté, se dessine une réalité plus profonde : le retour, sous d’autres formes, d’un culte de la personnalité.

Dans les sociétés anciennes, les chants d’hommage au roi ou au chef n’étaient pas de simples divertissements. Ils se tissaient à la cour, devant les notables, et mêlaient la louange et la satire, la mémoire et la leçon morale. Chaque parole était pesée, chaque compliment nuancé par la sagesse de ceux qui connaissaient le monde et ses règles. Le chef n’était pas seulement acclamé : il était rappelé à ses devoirs. Le chansonnier, pour sa part, n’était pas un flatteur servile. C’était un sage, un guide discret mais vigilant, aimé et craint, porteur de la conscience collective.

Lorsque Mobutu Sese Seko prit le pouvoir, ce délicat équilibre se rompit. L’art du chansonnier fut dévoyé. La critique, la sagesse, la nuance furent évincées, ne subsistait que la louange. Les chansons devinrent des instruments de glorification du chef de l’État, parfois au service d’actions absurdes et coûteuses. La tradition, fragile, fut travestie en propagande.

Avec la chute de Mobutu, la pratique évolua encore. Le libanga, mot lingala signifiant littéralement « caillou », prit un sens nouveau. Il désigne aujourd’hui la transaction où un artiste vend sa voix, son espace de parole, contre rémunération. Le prix dépend de sa notoriété et de l’audience de son orchestre. Le libanga n’est plus simplement un chant : il devient instrument de communication, outil de promotion politique, parfois d’influence sociale.

Dans ces transactions, la responsabilité est partagée. Le chansonnier cherche la visibilité et le revenu. Le politicien cherche la gloire et la reconnaissance. Et parfois, ces échanges sont instrumentalisés. À l’époque de Mobutu, certains agents de renseignements utilisèrent la musique pour manipuler l’opinion, mobiliser les jeunes, ou nuire à leurs adversaires réfugiés à l’étranger. Dans les années 2000, d’anciens dignitaires ont recouru à des chanteuses proches du pouvoir pour redorer leur image auprès de Laurent-Désiré Kabila. Le rôle moral du chansonnier, jadis protecteur de la sagesse collective, se trouva ainsi compromis.

Il serait injuste de nier leur talent et leur influence. Mais ce pouvoir de popularité, s’il est utilisé sans discernement, devient un instrument de flatterie intéressée, et parfois de complicité. Le culte de la personnalité, sous ses formes anciennes comme modernes, continue de façonner nos esprits, parfois au détriment de la critique et de la liberté de conscience.

Le mobutisme a marqué la pensée congolaise d’une empreinte profonde : idéologisation, intolérance, répression, culte de la dépendance.
La tradition culturelle, elle, a toujours tenté de résister, de rappeler que le chant doit éclairer, non aveugler. Aujourd’hui, il est nécessaire d’observer la manière dont les chansonniers participent à la vie politique. Leur voix peut élever, informer, guider. Mais elle peut aussi flatter, manipuler, anesthésier la conscience populaire. Le choix est le leur, et le nôtre : écouter avec discernement ou se laisser emporter par les mélodies trompeuses.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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