Il est des incendies qui ne naissent pas du hasard, mais des mots.
Des mots lancés comme des étincelles dans une saison sèche.
Des mots prononcés avec un sourire, un ton faussement préventif, mais dont la charge est explosive.
Une campagne insidieuse d’incitation à la haine se déroule sous nos yeux. Elle progresse à pas feutrés, s’infiltre dans les téléphones, circule sur les réseaux sociaux, s’installe dans les salons et les marchés. Et pourtant, un silence pesant l’accompagne. Comme si l’habitude du tumulte avait fini par anesthésier les consciences.
Certains individus, drapés du titre de journaliste, galvaudent un métier qui devrait être sacerdoce. Ils manipulent le micro comme on agite une torche. Ils filment non pour éclairer, mais pour désigner. Non pour informer, mais pour attiser. Ils prétendent avertir une communauté « du choc qui l’attend », comme si l’annonce du malheur devenait une mission civique.
Mais l’histoire nous a déjà enseigné où mènent ces avertissements venimeux.
En 1992, au Katanga, ce ne sont pas d’abord les machettes qui ont parlé. Ce sont les mots. Les discours. Les rumeurs savamment entretenues. L’« autre » fut progressivement désigné comme intrus, comme menace, comme poids à retrancher du corps social. Puis vinrent les expulsions, les humiliations, les trains de l’exil. L’épuration ne surgit jamais sans préface verbale.
Plus loin encore, l’histoire universelle porte les cicatrices des propagandes méthodiques. Dans l’Allemagne du IIIᵉ Reich, Joseph Goebbels perfectionna l’art de transformer le mensonge en vérité admise par répétition. Aux côtés de Hermann Göring et de Heinrich Himmler, il démontra qu’il n’est nul besoin d’armes au début : il suffit de conditionner les esprits, de désigner un bouc émissaire, d’installer la peur. Le reste suit presque mécaniquement.
Le Rwanda de 1994 nous a aussi appris qu’une radio peut devenir plus meurtrière qu’un arsenal militaire. Les ondes, lorsqu’elles se font venin, transforment des voisins en ennemis.
Faut-il attendre que le feu prenne pour appeler les pompiers ?
Les organisations de défense des droits humains doivent-elles toujours surgir après l’embrasement, comptant les cendres et rédigeant les rapports posthumes ?
Aujourd’hui, en République Démocratique du Congo, pays aux plus de 450 ethnies, richesse vivante de notre mosaïque nationale, voilà qu’un prétendu homme de média promet l’enfer aux ressortissants d’une communauté précise. Leur crime ? Partager l’origine du Président de la République.
Depuis quand la naissance devient-elle culpabilité ?
Depuis quand l’appartenance devient-elle sentence ?
L’ampleur et la facilité d’accès aux moyens de communication offrent désormais une tribune à chaque troubadour en quête de notoriété. La viralité tient lieu de compétence. Le vacarme remplace la rigueur. Deux ou trois phrases jetées à haute voix suffisent à certains pour s’autoproclamer journalistes.
Mais le journalisme n’est pas une clameur.
C’est une exigence.
Une discipline.
Un engagement envers la vérité.
Il devrait demeurer un art d’élégance, certes, mais surtout un sanctuaire de responsabilité. Car la parole publique n’est pas neutre. Elle façonne l’imaginaire collectif. Elle peut bâtir la paix ou préparer les fosses.
Promettre le feu à une ethnie, c’est déjà allumer une allumette.
Désigner un groupe comme cible, c’est fissurer la République.
Il n’est pas trop tard pour prévenir le danger.
Il n’est pas trop tard pour rappeler que notre diversité n’est pas une menace mais une force.
Il n’est pas trop tard pour exiger que le micro cesse d’être torche et redevienne lumière.
Car les nations ne s’effondrent pas seulement sous les coups des armes.
Elles se fissurent d’abord sous les coups des mots.
ZADAIN KASONGO T.


