Depuis plus de trente ans, la République démocratique du Congo ploie sous un poids invisible et pourtant tangible. Il ne s’agit pas seulement des armes et des combats, visibles et bruyants, mais d’une violence silencieuse, tapis dans l’ombre des complicités. Des hommes, des femmes, parfois nos voisins, nos amis, ont servi de relais à une entreprise de déstabilisation. Par intérêt, par peur ou par calcul, ils ont trahi ce qui leur était confié, et la trahison, on le sait, laisse toujours des cicatrices plus profondes que la chair blessée.
Lorsque la justice tente d’entrer en scène, l’espoir surgit un instant. Puis il s’éteint. Les dossiers s’enlisent, les prisonniers attendent dans le vide de détentions interminables, et certains disparaissent comme engloutis par la complicité du pouvoir ou la négligence des hommes et des femmes. L’impunité devient mécanique, et le crime politique semble bénéficier d’une protection muette, tandis que les victimes demeurent captives de la mémoire et de la douleur.
Derrière les chiffres vertigineux — millions de morts, centaines de milliers d’orphelins, veuves abandonnées — se cachent des existences brisées. Ce peuple endeuillé ne réclame pas la vengeance ; il demande seulement la reconnaissance et la justice, un peu de lumière dans l’obscurité où il survit.
Le phénomène des infiltrés n’est pas propre au Congo. Depuis l’Antiquité, les sociétés redoutent ces figures ambiguës, invisibles en apparence mais capables de tout dévaster. L’infiltré peut être l’espion, le saboteur, le collaborateur volontaire ou celui qui, par opportunisme, prête ses talents à l’ennemi.
Et chaque époque a inventé ses méthodes pour les neutraliser : dans l’Allemagne nazie, la Gestapo transformait l’arrestation en torture silencieuse et en camp de mort ; en Union soviétique, le NKVD suspendait les protections juridiques au nom de la survie de l’État ; dans le Japon impérial, en Argentine, au Vietnam, l’infiltré devenait une menace à éradiquer, souvent par des moyens extrajudiciaires. L’arrestation n’était jamais un acte de justice : c’était un instrument de peur, un message aux vivants.
En RDC, l’État hésite. Faut-il juger l’infiltré comme un citoyen dévoyé et risquer de banaliser ses crimes, ou comme un ennemi en temps de guerre, sans risquer de créer un régime d’exception ? Cette hésitation nourrit la méfiance et entretient l’impunité. Le pays, suspendu entre la mémoire et l’urgence, regarde ces décisions comme on regarde des ombres fuyantes.
Pourtant, l’histoire ne ment pas. Les sociétés qui survivent aux menaces intérieures sont celles qui tranchent, qui alignent les actes sur les paroles. L’infiltré, figure marginale en apparence, devient alors un révélateur de la solidité des institutions, de la maturité politique et de la capacité d’un État à se protéger sans trahir sa propre loi. Tant que cette leçon n’est pas apprise, la question des infiltrés continuera de hanter le Congo, comme une dette morale jamais réglée, un murmure du passé qui refuse de se taire.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


