Le Congo a-t-il jamais eu des citoyens ? La question dérange, et je la pose sans malice. Elle ne vise pas un peuple, mais une histoire. Car il ne suffit pas qu’une Constitution proclame des droits pour que des hommes et des femmes se sentent protégés par elle. Il ne suffit pas d’imprimer le mot citoyen pour qu’il prenne chair.
Sous l’État indépendant du Congo, la citoyenneté était un mot sans visage. Les habitants de ce vaste territoire vivaient sous l’autorité personnelle de Léopold II, et l’on sait ce que signifie un pouvoir qui ne répond qu’à lui-même. Il y avait des règlements, des administrateurs, des rapports ; il n’y avait pas de droits politiques pour ceux qui produisaient le caoutchouc et l’ivoire. On parlait de mise en valeur ; on parlait moins du prix humain de cette valeur.
Lorsque le territoire devint le Congo belge, l’ordre changea de forme mais non de nature. L’administration se fit plus méthodique, plus soucieuse d’apparences légales ; la participation politique, elle, demeura hors de portée. Il fallut attendre les années 1950 pour que quelques élections communales ouvrent une brèche. Pour la première fois, des Congolais déposèrent un bulletin dans une urne. On pourrait croire que le citoyen était né ce jour-là. Il n’était encore qu’une promesse.
Puis vint l’indépendance. Les constitutions se succédèrent, généreuses dans leurs déclarations. Être citoyen, disait-on, c’était posséder des droits, être protégé contre l’arbitraire, participer à la conduite des affaires publiques. Tout était écrit. Mais l’histoire n’est pas un texte ; elle est une pratique.
Très tôt, la compétition politique se mêla aux fidélités anciennes. Les appartenances ethniques, que la colonisation avait administrées et figées, s’invitèrent dans les urnes. On vota parfois pour un programme, souvent pour un proche. Ce phénomène n’est ni propre au Congo ni inexplicable : lorsque l’État est fragile, on se réfugie dans ce qui rassure. Mais cette logique fragilise l’idée d’une communauté politique dépassant les clans.
Sous le régime de Mobutu Sese Seko, le Mouvement populaire de la révolution devint l’unique source proclamée de légitimité. Le citoyen subsistait dans les textes ; il se dissolvait dans le parti. On lui demandait moins de penser que d’adhérer, moins de contrôler que d’applaudir. L’État revendiquait le monopole de la violence légitime — comme tout État moderne — mais l’usage qu’il en fit entama la confiance. La loi existait ; elle n’était pas la même pour tous.
L’ouverture au multipartisme, au début des années 1990, fit souffler un vent d’espérance. La Conférence nationale parla d’intérêt général, de République, de refondation morale. On crut que le citoyen allait enfin sortir de l’ombre. Mais la liberté retrouvée libéra aussi des passions anciennes. Dans plusieurs provinces, des discours opposèrent les « originaires » aux « non-originaires ». La Constitution proclamait l’égalité sur tout le territoire ; certains rappelaient l’antériorité des ancêtres. Entre la nation et la terre natale, la conscience se déchira.
Il serait injuste d’accuser un peuple d’être « tribal » comme on prononce une condamnation. Les sociétés ne sont jamais pures ; elles sont travaillées par l’histoire, par la peur de manquer, par la compétition pour des ressources rares. Lorsque l’État ne garantit pas équitablement l’accès aux fonctions publiques, la tentation est grande de réserver ces fonctions aux siens. Ainsi naît une citoyenneté à deux vitesses : celle qui est écrite, et celle qui est tolérée.
La violence politique, hélas, a accompagné trop souvent ces tensions. Les appareils sécuritaires ont changé de nom au fil des régimes ; la logique de surveillance et de répression a parfois survécu aux changements de drapeau. Or la violence légitime n’est supportable que si elle est strictement encadrée par la loi et soumise à un contrôle indépendant. Sinon, elle devient une menace permanente, et le citoyen se replie dans la méfiance.
Faut-il dès lors choisir entre l’unité à tout prix et le démembrement présenté comme un salut ? Le débat oppose les unitaristes aux partisans d’une autonomie accrue des entités territoriales. Mais la véritable question est ailleurs : comment faire en sorte que chaque groupe, chaque province, chaque communauté adhère librement à un projet commun ? Une nation ne se décrète pas ; elle se consent.
Le Congo n’a pas manqué de constitutions. Il a manqué, plus profondément, d’un État de droit suffisamment solide pour que la loi protège le faible contre le fort, l’étranger contre l’exclusion, l’opposant contre la prison. La citoyenneté n’est pas seulement un statut ; elle est une confiance. Là où la confiance renaît, le citoyen apparaît. Là où elle se brise, il ne reste qu’un administré.
La question initiale demeure donc ouverte, mais autrement formulée : non pas « y a-t-il eu des citoyens ? », mais « quand le citoyen pourra-t-il vivre sans crainte, sans privilège, sans devoir d’allégeance autre que celle qu’il doit à la République ? » C’est peut-être là le vrai commencement.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


