PAROLE DE FEMME
Il est des livres qui ne frappent pas par le tumulte, mais par une persistance plus secrète. Ils ne s’imposent pas ; ils s’installent. Le dernier ouvrage de Jeannette Nyabu Bululu, Histoires d’ici et d’ailleurs, appartient à cette catégorie discrète et tenace. L’objet de ces lignes est de prendre la mesure de ce mince volume — quatre récits, quatre éclats de vie — et d’interroger ce qu’il dit, à voix presque basse, de la condition féminine congolaise déplacée hors de son sol natal.
Jeannette Nyabu Bululu vit à Londres. Elle écrit loin du fleuve et des terres ancestrales, loin des rumeurs familières, et pourtant c’est vers elles que sa phrase revient sans cesse. Dès 2006, avec Les Risques africains, puis en 2008 avec Mémoires australes, elle avait donné des textes qui semblaient portés par une urgence — non pas l’urgence tapageuse des manifestes, mais celle, plus grave, d’une parole longtemps retenue. On sent chez elle ce besoin de dire avant que le silence ne se referme.
La critique l’avait saluée, peut-être parce que la littérature féminine congolaise, dans son pays comme hors de ses frontières, peine encore à se faire entendre sans être aussitôt ramenée au rang de curiosité. Son nouveau livre, modeste par le nombre de pages, ne l’est pas par l’ambition secrète. Le style s’y déploie en longues phrases sinueuses, comme si l’auteure craignait qu’un point trop vite posé ne trahît la complexité des êtres. Elle n’enjolive pas le réel ; elle le laisse rugueux, parfois presque nu. Ce choix peut déconcerter : où sont les séductions de l’artifice, les détours qui ménagent la grâce ? Mais précisément, l’écriture refuse de flatter ; elle veut atteindre.
La problématique que soulève ce recueil, et qui justifie qu’on s’y arrête, tient en peu de mots : comment une femme congolaise, vivant en diaspora, peut-elle dire son expérience intime sans trahir ni ses origines ni la vérité de son exil ? Comment écrire le mariage, la solitude, l’adaptation à une terre étrangère, lorsque l’on porte en soi le poids d’une tradition et l’attrait d’une modernité souvent impitoyable ? À travers ces quatre récits, c’est la tension entre l’héritage et la liberté qui affleure.
La femme est au centre de ces histoires. Non pas une héroïne éclatante, mais une épouse inquiète, une migrante déracinée, une conscience aux prises avec la polygamie, avec l’incompréhension conjugale, avec ces promesses murmurées un jour — « pour le meilleur et pour le pire » — que le quotidien se charge d’éroder. L’auteure, formée à la sociologie, sait reconnaître les mécanismes de domination ; elle les montre sans discours théorique, à travers les gestes, les silences, les anniversaires qui deviennent des épreuves, les conversations anodines qui révèlent l’abîme.
On pourrait reprocher à ces récits leur sobriété, leur absence d’effets. Mais peut-être est-ce là leur force. Ils nous rappellent que la tragédie ne se joue pas seulement dans les fracas de l’histoire, mais dans les cuisines, les salons, les chambres où deux êtres apprennent — ou n’apprennent pas — à habiter la même promesse.
Histoires d’ici et d’ailleurs n’est pas un livre qui cherche à convaincre ; il cherche à témoigner. Et ce témoignage, venu d’une femme qui écrit loin de son pays sans cesser d’y appartenir, vaut par cette fidélité intérieure qui, seule, sauve les exilés de l’oubli d’eux-mêmes.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe


