On prononce ces mots comme on évoque une habitude fâcheuse, presque banale : fausse facturation. Il y aurait, croit-on, des chiffres légèrement déplacés, des colonnes subtilement alourdies, quelques signatures apposées sans trop regarder. Rien que de très administratif. Rien que de très humain, dira-t-on avec indulgence. Et pourtant, la facture n’est pas un simple papier. Elle est la trace écrite d’un engagement. Elle dit : « Ceci a été fait. Ceci est dû. » Elle engage deux consciences, non seulement deux comptes. Quand elle ment, ce n’est pas seulement la comptabilité qui se trouble, c’est la parole donnée qui se dérobe.
On falsifie une facture comme on maquille une vérité dans les rues de la Gombe. On ajoute une ligne, on gonfle un montant, on invente une prestation. Le geste paraît technique ; il est moral. Il suppose que l’on accepte de faire passer son intérêt avant la justice due à l’autre, avant la communauté dont les fonds, parfois, ont été confiés à notre vigilance. Il suppose surtout que l’on s’habitue à ce léger déplacement intérieur par lequel on cesse de se sentir lié par ce que l’on atteste.
Dans les projets publics en RDC, la faute s’alourdit encore. Ce ne sont plus seulement deux contractants qui se trompent ou se trahissent : c’est une collectivité entière qui est lésée. Une route moins solide dans l’Ouest, une école inachevée au Sud, un hôpital aux équipements manquants au Nord du pays. Derrière chaque facture falsifiée, il y a une promesse faite aux plus fragiles qui ne sera pas tenue. L’encre sèche sur le document, mais la confiance, elle, se dissout.
Dans les ministères, on parle volontiers de transparence, de conformité, de régularité. Ces mots semblent froids. Ils sont pourtant les gardiens silencieux d’un bien plus précieux que l’argent : la confiance publique. La facturation régulière n’est pas une vertu spectaculaire ; elle n’a rien d’héroïque. Elle est cette fidélité quotidienne aux règles communes, cette discipline discrète par laquelle une société tient debout sans trop de bruit.
La fausse facturation n’est donc pas une simple fraude technique. Elle est une brèche ouverte dans le pacte social. Elle apprend à ceux qui s’y livrent que la règle peut être contournée sans conséquence jusqu’au jour où plus personne ne croit aux règles. Et lorsque la confiance s’effondre, les institutions, si solides qu’elles paraissent, ne sont plus que des façades.
Il faudrait se souvenir que la vérité, même comptable, n’est jamais insignifiante. Elle est ce fil ténu qui relie les consciences et empêche le monde commun de se défaire. Là où la facture dit vrai, l’échange demeure possible. Là où elle ment, c’est tout un ordre de relations humaines qui vacille en RDC.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


