La collusion entre le pouvoir politique et les intérêts privés n’est jamais un simple hasard : elle s’installe comme une ombre discrète mais persistante sur le tissu même de la gouvernance. Les fonctions destinées au service du collectif se trouvent détournées pour servir quelques mains avides, et l’espace public se confond avec l’espace privé, jusqu’à ce que la distinction elle-même semble une illusion. Il arrive que l’on découvre un ministre utilisant une société écran pour détourner des fonds publics, et derrière ce geste se profile un mécanisme subtil et systémique : l’État capturé par un cercle étroit, l’instrumentalisation du pouvoir comme une monnaie d’enrichissement personnel.
À l’opposé, il y a ce que l’on pourrait nommer un altruisme économique, un engagement tourné vers le bien commun, où la transparence, la solidarité et le service deviennent plus que des mots : ils incarnent la finalité même des institutions. Mais il ne s’agit pas de dresser un simple tableau de l’honnêteté contre la corruption. Il s’agit d’interroger la manière dont, à chaque époque, un régime de vérité distingue l’usage légitime du pouvoir de son détournement, et comment, sous cette règle, se tracent les contours du « service public » et du « service privé ». Chaque époque invente ses critères, ses procédures, ses garde-fous, et chaque citoyen apprend, souvent sans le savoir, à mesurer le pouvoir à l’aune de ces frontières mouvantes.
La confusion entre l’intérêt individuel et l’exercice du pouvoir n’est pas qu’un défaut moral : elle s’inscrit dans le fonctionnement même des institutions. Depuis Aristote, la politique se veut orientée vers la communauté, tandis que l’oligarchie, dénoncée, en apparaît comme la perversion.
Mais ce partage n’est jamais universel ; il est un dispositif de régulation, un artifice par lequel on distingue le gouvernant légitime de l’illégitime. Kant, avec son impératif catégorique, inscrit dans l’éthique politique le refus de traiter l’autre comme un simple instrument. Mais au-delà de la morale, c’est bien la constitution d’une rationalité gouvernementale qui se joue, où l’État organise la conduite des hommes et des femmes selon un principe que l’on voudrait universel.
Dire qu’il faut séparer l’économie et la politique, c’est déjà reconnaître qu’elles s’entrelacent, que l’une ne saurait exister sans l’autre. L’économie n’est jamais neutre : elle gouverne autant qu’elle distribue, elle hiérarchise autant qu’elle organise. Le problème n’est pas de tracer une frontière, mais de réguler, de définir les mécanismes, les savoirs, les procédures qui autorisent ou interdisent la circulation entre ces sphères. Des philosophes ont considéré l’intérêt individuel comme moteur de l’ordre social, mais le bien commun n’a pas disparu : il se déplace, il devient un effet secondaire de la poursuite des intérêts privés, et l’équilibre naît des mécanismes de marché encadrés par des institutions.
Le bien commun n’est jamais donné une fois pour toutes. Ce nom même est le lieu d’une lutte, d’une discorde silencieuse où chaque groupe tente d’imposer sa vision et d’en faire un instrument de légitimation. La critique de la collusion dépasse donc la simple morale. Elle nous rappelle que la politique est traversée par une tension constante, celle de rendre compatibles des intérêts individuels et collectifs sans que l’un ne s’impose au détriment de l’autre.
La transparence et l’honnêteté économiques ne sont pas de simples vertus : elles sont les régulateurs fragiles d’un équilibre instable, destinées à préserver la finalité que les institutions se donnent à elles-mêmes. Il ne s’agit pas de supprimer les intérêts particuliers, ni de prétendre ériger un bien commun absolu, mais de comprendre comment, à travers la complexité des dispositifs juridiques, économiques et éthiques, se fabrique cet équilibre précaire qui rend possible une vie collective.
Et c’est peut-être là, dans cette fragile orchestration, que se mesure la véritable gouvernabilité d’une société.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


