9.2 C
Bruxelles
lundi, février 23, 2026

Buy now

ORIENTATIONS DE LA LITTÉRATURE LUBA

Il est des littératures que l’on dit « périphériques » avec cette condescendance distraite des capitales. Pourtant, quiconque prête l’œil à ce qui s’écrit aujourd’hui en ciluba comprend qu’il s’agit moins d’une périphérie que d’un foyer ardent, d’un lieu où la mémoire, l’examen de conscience et l’espérance politique se disputent la plume.
La première fidélité de ces écrivains est celle de la mémoire. Ils savent qu’un peuple qui oublie se dissout plus sûrement que sous les coups de ses ennemis. Écrire, pour eux, n’est pas orner le silence, mais le contredire. Ainsi Beya Ngindu Boniface évoque dans sa poésie l’épuration des Kasaïens au Katanga en 1992 sans céder à la rancœur : il nomme, il rappelle, il refuse l’effacement. Avant lui, Mbuyi, dans Kwetu kundela, avait déjà laissé éclater une colère plus nue face aux violences de 1961. Deux tons, mais une même obstination : que l’injustice ne soit pas ensevelie avec ses victimes.
D’autres prolongent ce travail souterrain. Muya rouvre le coffre des principes ancestraux, comme si la jeunesse, livrée aux mirages du présent, devait retrouver un axe intérieur. Mulumba Diulu relit l’indépendance non comme une aurore intacte, mais comme un matin déjà traversé de conflits fratricides. Il n’y a pas, dans ces pages, la complaisance d’un âge d’or ; il y a la lucidité douloureuse d’un héritage fracturé.

Mais la mémoire, si elle n’est pas interrogée, devient une idole. Tshiadua, en exposant la violence faite aux délinquants, contraint le lecteur à se demander si la justice populaire n’est pas parfois une vengeance maquillée. Tshibanda, lui, dévoile l’ostracisme tapi dans les replis d’une société postcoloniale qui se croit délivrée de ses démons. On ne sort pas indemne de ces lectures : elles nous rendent complices ou responsables.
Il est aussi une poésie de la nostalgie, que l’on aurait tort de réduire à un regret sentimental. Adolphe Kankonde Ntumba inscrit le bonheur perdu dans la chronologie politique d’un Congo tourmenté. Lazare Mpoyi élargit l’horizon jusqu’au XVIIe siècle, comme pour rappeler que l’histoire n’a pas commencé avec la colonisation ni ne s’achève avec l’indépendance.

Quant à Kadima, il recrée le mythe de l’homme auto-créé, peuplant son univers de foules chantantes, de sages anonymes et d’animaux parlants : il y a là une tentative presque mystique de rendre au peuple une origine qui ne soit pas seulement une blessure.
La seconde tendance est plus inquiétante : elle tourne le regard vers soi. Ntumba Kakonka, dans Mu cyalu mmutupu, montre des êtres livrés à la débauche qui, face à la maladie, découvrent l’âpreté de leur conscience. Cette autocritique traverse aussi l’œuvre de Kabal et celle de Kabasele Lumbala, qui analyse la tentation de l’exterritorialité, comme si le Kasaïen cherchait ailleurs une reconnaissance que la nation lui refuse. Victime, certes ; mais victime parfois prisonnière de son propre récit.
Ce face-à-face avec la vérité prend une forme poignante chez Maalu-Bungi, penché sur un jeune mourant, et chez Tshiyoyo wa Muleba ne Tshiela, attentif au cortège funèbre. La littérature devient veille, presque prière au chevet d’un peuple fragile.
Enfin, il y a l’élan du dépassement. Mabika Kalanda appelle à une conscience politique capable d’arracher le pays à l’inertie d’une souveraineté formelle. Lumuna répond en érigeant la langue elle-même en patrie. Gaby Dilewu Kapanga, Mufuta Kabemba, Mutombo Huta et Bulanda Nkese multiplient les appels à la vigilance, au refus de la misère imposée, à une solidarité moins rhétorique. Même Kabasele Dishi wa Kande, dont le patriotisme demeure mesuré, invite à ne pas s’endormir. Kalamba Nsapo, enfin, réclame un imaginaire débarrassé des ombres coloniales et néocoloniales.
On pourrait sourire de tant d’ardeur. Ce serait une erreur. Dans cette littérature, il ne s’agit pas seulement d’esthétique ; il s’agit de salut. Elle interroge la mémoire pour ne pas trahir les morts, elle scrute l’âme pour ne pas se mentir, elle appelle à l’action pour ne pas consentir à l’injustice. Elle est, au fond, une conscience en marche — fragile, contestée, mais irréductible.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe .

Article précédent
Article suivant

Related Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Stay Connected

0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
0AbonnésS'abonner
- Advertisement -spot_img

Latest Articles