Abandon! Un mot, une tristesse sèche, presque administrative, qui ne dit rien du visage de l’enfant quittant l’école. On parle d’abandon scolaire, comme pour dresser un constat. Mais ce ne sont pas des chiffres qui s’éloignent de l’école : ce sont des regards qui se baissent, des cahiers refermés pour toujours, des matinées désormais livrées aux champs, aux marchés, aux travaux précoces.
On feint parfois de croire que l’enfant choisit. On parle de manque d’effort, d’indiscipline, de distraction. Il est plus commode d’invoquer la faiblesse des volontés que d’interroger la dureté des conditions. Car enfin, que pèse la promesse abstraite d’un avenir meilleur face à l’urgence d’un repas à assurer ? Dans certaines familles, l’école n’est pas un droit tranquille : elle est un luxe fragile, suspendu à la récolte, au salaire incertain, à la santé d’un parent.
L’institution scolaire, elle, poursuit sa logique propre. Elle exige l’assiduité, célèbre la persévérance, classe, distingue, sanctionne. Elle aime les trajectoires droites, continues, régulières. L’élève idéal est celui qui tient dans la durée, qui accepte le rythme imposé, qui consent à différer sa vie au nom d’une réussite promise. Mais tous ne disposent pas du même temps, ni du même silence pour apprendre.
Ainsi l’abandon scolaire n’est pas seulement une défaillance individuelle ; il révèle une fissure plus profonde entre l’ordre scolaire et l’ordre social. Certains enfants quittent l’école moins par refus que par nécessité. Ils ne tournent pas le dos au savoir ; ils obéissent à une autre loi, plus impérieuse, celle de la survie ou de la solidarité familiale.
Il serait trop simple d’opposer l’abandon à la persévérance comme le vice à la vertu. La fidélité à l’école est une chance lorsqu’elle est soutenue, accompagnée, rendue possible. Elle devient épreuve lorsqu’elle s’exerce dans l’isolement ou la pénurie.
Réfléchir à l’abandon scolaire, ce n’est donc pas distribuer des blâmes ; c’est regarder en face la société qui produit ces départs silencieux. Et se demander si l’école, qui promet l’émancipation, sait réellement accueillir tous ceux qu’elle appelle, ou si elle laisse, au bord du chemin, les plus vulnérables — non par cruauté, mais par indifférence à leurs fardeaux invisibles.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


