Les auditoires sont pleins. Pleins à craquer. Et l’on feint de n’y voir qu’un simple problème de places, une question de bancs et de murs, comme si l’université souffrait seulement d’une insuffisance de béton. Mais quiconque a déjà pénétré dans l’un de ces amphithéâtres surchargés sait que la question est autrement plus grave : ce n’est pas seulement l’espace qui manque, c’est la respiration même du savoir.
Imaginez un auditoire prévu pour deux cents étudiants. Les architectes l’avaient pensé avec cette prudence tranquille des gens qui croient encore qu’un étudiant doit pouvoir voir le tableau et entendre la voix de son professeur. Or ils sont huit cents. Huit cents corps, huit cents souffles, huit cents regards qui cherchent un point d’appui dans la parole professorale. Certains restent debout contre les murs. D’autres s’installent dans les escaliers, s’agrippent aux rebords des fenêtres, s’asseyent sur des sacs ou sur le sol froid. On s’entasse avec cette résignation patiente des foules qui espèrent malgré tout recevoir quelque chose.
La leçon commence. Ou plutôt elle tente de commencer. La voix de l’enseignant s’élève, se perd, revient en écho contre les parois. Les premiers rangs entendent encore. Les derniers devinent seulement qu’un savoir circule quelque part, comme une rumeur lointaine. Entre les deux, il y a cette mer humaine où l’attention se dilue, où l’esprit, faute d’espace pour se tenir droit, finit par se recroqueviller.
Il faut avoir observé ces visages pour comprendre ce que signifie réellement un auditoire bondé. L’étudiant venu avec l’espoir d’apprendre se retrouve pris dans une foule où l’étude devient presque un acte d’endurance. Il se penche, il se tord, il cherche un angle pour apercevoir une phrase inscrite au tableau. Il tend l’oreille comme on écoute une confidence dans un marché bruyant. Et pourtant il reste. Tous restent. Car derrière cette promiscuité se cache encore une foi obstinée : celle qui pousse les jeunes gens à croire que le savoir, même fragmentaire, même mal transmis, vaut toujours la peine d’être poursuivi.
Mais ce spectacle devrait inquiéter. Une université qui entasse ses étudiants comme une foule dans une gare aux heures de départ dit quelque chose de son époque. Elle révèle un déséquilibre silencieux entre le désir d’apprendre et les moyens de l’accueillir. L’accès aux études s’est élargi — et c’est une conquête précieuse — mais les murs, eux, n’ont pas suivi la même croissance que les ambitions.
On dira que ces foules étudiantes sont le signe d’une vitalité intellectuelle. Peut-être. Mais une vitalité qui ne trouve pas d’espace pour se déployer risque de se transformer en fatigue, puis en indifférence. Le savoir exige un certain silence, une certaine distance entre les corps pour que les esprits puissent se rencontrer.
Ainsi, derrière l’image presque banale des auditoires bondés se cache une question plus profonde : celle du respect accordé à l’acte d’enseigner et à l’acte d’apprendre. Car l’université ne devrait pas être ce lieu où l’on survit à un cours, mais celui où l’on découvre, dans la clarté d’une parole audible et dans l’espace d’une pensée partagée, la possibilité même de comprendre le monde.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


