En traversant la zone orientale de la capitale de la RDC, on prononce le mot « bidonville » comme on referme une porte trop vite sur une réalité embarrassante. Le terme paraît simple : un quartier d’habitations précaires, né de la pauvreté, du surpeuplement et d’une urbanisation qui n’a pas su, ou pas voulu, prévoir l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants. Pourtant, derrière ce mot se cache une question plus grave : celle de la manière dont une ville accepte — ou refuse — une partie de ses propres habitants.
À la périphérie de Kinshasa, il existe des quartiers où l’électricité hésite, où l’eau potable se fait attendre, où les maisons semblent pousser comme des herbes obstinées entre la poussière et la tôle. Ce ne sont pas seulement des lieux pauvres. Ce sont des lieux où la ville révèle ce qu’elle voudrait parfois dissimuler : l’inégalité de ceux qui l’habitent.
Car une ville n’est jamais un simple arrangement de routes et de bâtiments. Elle est aussi une manière d’ordonner les vies. On y trace des avenues comme on trace des lignes de conduite. On y construit des quartiers comme on établit des hiérarchies silencieuses. La planification urbaine prétend apporter la sécurité, la circulation fluide, la rationalité. Elle organise l’espace, mais elle organise aussi, discrètement, les destinées.
Dans ces zones planifiées, tout semble prévu : les routes, les services, les distances entre les maisons. L’ordre rassure. Il donne l’illusion que la ville veille sur ceux qui y vivent. Mais cette même organisation dessine en creux les lieux où l’ordre ne s’est pas rendu. Là apparaissent les quartiers informels, ces fragments de ville qui n’étaient pas inscrits dans les plans.
Il serait pourtant trop facile d’y voir seulement le désordre. Là où les institutions sont absentes, les habitants inventent d’autres règles. Les solidarités se nouent, les voisinages s’organisent, les vies se soutiennent. La ville officielle regarde ces quartiers comme une anomalie ; eux, pourtant, témoignent de la persévérance humaine à habiter le monde malgré les obstacles.
Ainsi la ville révèle son secret : elle n’est jamais entièrement maîtrisée. Les plans des urbanistes dessinent une ville idéale ; les habitants, par leurs nécessités et leurs espérances, en fabriquent une autre. Entre les deux s’étend ce territoire incertain où la pauvreté, l’ingéniosité et la dignité humaine se rencontrent.
Le bidonville, en ce sens, n’est pas seulement un problème d’urbanisme. Il est un miroir. Il renvoie à la ville l’image de ce qu’elle préfère souvent ne pas voir : que l’ordre qu’elle célèbre repose parfois sur l’exclusion silencieuse de ceux qui vivent à ses marges. Et il suffit d’y penser un instant pour comprendre que ce miroir nous concerne tous.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


