Que celui, parmi nos élites politiques et économiques, qui ne cache pas son argent à l’étranger lève le petit doigt. Le silence qui suivrait serait plus éloquent que n’importe quel discours. Car c’est peut-être là l’un des drames les plus persistants du continent africain : l’argent naît ici, mais il ne veut pas y demeurer. Il traverse les frontières avec une rapidité qui contraste avec la lenteur des routes, des hôpitaux et des écoles que cet argent aurait pu construire.
Il y a dans cette fuite une sorte de confession muette. On ne fuit que ce dont on se méfie. L’élite africaine ne dit pas toujours qu’elle doute de l’État ; mais elle agit comme si elle n’y croyait pas. Elle parle de patriotisme à la tribune et, le soir venu, elle confie ses économies à des banques étrangères, comme on mettrait un enfant à l’abri d’un incendie.
On comprend alors pourquoi l’impôt inspire tant de résistance. Personne ne veut payer l’impôt dans son pays, à moins d’y être contraint par la retenue à la source, avant même que le contribuable ait le temps de réfléchir. Sans cette mécanique, combien verseraient spontanément leur part ?
Et pourtant l’impôt, dans son principe, n’est pas une humiliation infligée au citoyen. Il devrait être la preuve qu’une communauté existe réellement. Payer l’impôt, ce n’est pas seulement remettre de l’argent à l’administration ; c’est reconnaître que l’on ne vit pas seul. C’est admettre que la richesse personnelle doit quelque chose aux routes empruntées, aux institutions qui protègent, à l’ordre public qui rend possible toute entreprise humaine.
Dans une société saine, ce geste aurait presque la simplicité d’un réflexe moral. On paierait l’impôt comme on respecte une promesse : non parce qu’on y est forcé, mais parce qu’on se sentirait diminué de ne pas le faire. La loi fiscale ne serait plus seulement une contrainte extérieure ; elle deviendrait une sorte de miroir moral dans lequel chacun apercevrait l’image de sa responsabilité.
Mais la réalité, hélas, est plus sombre. Lorsque le citoyen voit l’argent public disparaître dans les sables de la corruption, lorsqu’il découvre que ceux qui exigent l’impôt s’en dispensent eux-mêmes, la confiance s’évapore. L’impôt cesse alors d’être un lien ; il devient une suspicion. Le contribuable se sent dupé avant même d’avoir payé.
C’est là que réside le cercle vicieux. L’État, privé de ressources, devient plus faible ; parce qu’il est plus faible, il inspire moins de confiance ; et parce qu’il inspire moins de confiance, chacun cherche à soustraire ce qu’il possède à sa portée. Ainsi l’argent fuit, et avec lui la possibilité même du bien commun.
On parle souvent de réformes fiscales, de nouvelles lois, de modernisation administrative. Tout cela est nécessaire, sans doute. Mais aucune réforme ne remplacera l’exemple. Le jour où les dirigeants d’un pays accepteront de payer leurs impôts comme les autres, peut-être même avant les autres, ce jour-là quelque chose changera dans la conscience publique.
Car la citoyenneté ne se décrète pas ; elle s’apprend par imitation. Les peuples regardent toujours vers ceux qui les gouvernent. Si les puissants cachent leur argent, pourquoi les faibles se montreraient-ils vertueux ?
L’impôt, au fond, révèle la vérité d’une nation. Il montre si les citoyens se sentent liés les uns aux autres ou s’ils vivent côte à côte comme des étrangers. Là où chacun cherche à sauver sa fortune en la mettant à l’abri ailleurs, la patrie devient une simple adresse administrative.
Et pourtant tout commence par un geste minuscule : accepter de contribuer à ce qui nous dépasse. Peut-être est-ce cela, finalement, la première forme du patriotisme. Non pas les grands discours, mais cette décision très simple de ne pas cacher son argent loin de la terre où il a été gagné.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


