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lundi, mars 23, 2026

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DÉMISSION

Voilà un mot que l’on croit simple, presque administratif, et qui pourtant charrie avec lui tout un drame intérieur et tout un théâtre politique. On imagine une lettre brève, quelques formules convenues, et l’on croit l’affaire close. En réalité, rien n’est plus chargé de silence, de calcul, et parfois de remords, que cet instant où un homme consent ou feint de consentir à quitter le pouvoir.
Certes, il y a le droit. Toujours le droit, qui rassure les consciences pressées. La démission obéit à des formes, à des délais, à des signatures. Elle est reçue, enregistrée, classée. L’État, dit-on, continue. Et il est vrai qu’il continue, comme ces grandes machines qui ne s’arrêtent jamais, même lorsque ceux qui les servent vacillent. Mais cette apparente régularité ne doit pas tromper : le droit ne fait ici que couvrir d’un voile discret une réalité autrement plus trouble.
Car, au fond, une démission est un aveu. Aveu timide, parfois déguisé, souvent incomplet, mais aveu tout de même. Un homme se retire, et ce retrait signifie quelque chose qu’il ne dit pas toujours. Est-ce l’échec ? Est-ce la faute ? Est-ce simplement l’usure d’un rapport de forces devenu défavorable ? Il y a des démissions qui sonnent comme des confessions, et d’autres comme des mensonges élégants.
La politique, elle, ne s’y trompe pas. Elle sait que la démission est un langage plus efficace que bien des discours. On sacrifie un homme pour sauver une institution ; on abandonne une position pour en préserver d’autres ; on quitte la scène pour éviter qu’elle ne s’écroule tout entière. Dans ce jeu, la sincérité importe peu. Ce qui compte, c’est l’effet produit : calmer une opinion, détourner une colère, donner l’illusion qu’une responsabilité a été assumée.
Mais il reste la conscience. Et c’est peut-être là que tout se joue, dans ce tête-à-tête muet entre l’homme et lui-même. À quel moment décide-t-on que l’on ne peut plus continuer ? À quel moment comprend-on que rester serait une faute plus grande que partir ? Il y a des démissions qui relèvent de l’honneur, et d’autres qui ne sont que des retraites contraintes. Les premières sont rares. Elles supposent une exigence intérieure que le pouvoir, trop souvent, émousse.
Il faut dire que le pouvoir attache. Il enveloppe celui qui l’exerce d’une épaisseur presque charnelle. On s’y habitue comme à une seconde nature. Le perdre, c’est perdre bien plus qu’une fonction : c’est perdre une manière d’exister, un regard des autres, parfois même une illusion sur soi. Dès lors, on comprend que tant d’hommes s’y accrochent, même lorsque tout commande de partir.
Et pourtant, il arrive que la démission ne soit qu’un détour. On se retire pour mieux revenir, on se tait pour préparer une parole future. Ce geste que l’on présente comme un renoncement peut n’être qu’une ruse. La politique a ses résurrections, et certaines chutes ne sont que des pauses savamment ménagées.
Reste enfin ce que la démission dit à ceux qui regardent. Elle peut être un signe de santé publique, la preuve que nul n’est indispensable et que les institutions tiennent bon. Mais elle peut aussi nourrir le scepticisme, lorsqu’elle apparaît comme une comédie de plus, un rite sans conséquence réelle. Le citoyen, lui, observe et juge, souvent en silence, et son jugement est sans appel.
Ainsi, la démission n’est jamais un simple départ. Elle est révélatrice, elle dit quelque chose d’un homme, sans doute, mais surtout d’un régime, d’une époque, d’une certaine idée que l’on se fait du pouvoir. Là où l’on démissionne encore, il subsiste peut-être une part de pudeur et de limite. Là où l’on ne démissionne plus, il faut craindre que le pouvoir ait cessé de se souvenir qu’il n’est qu’un passage.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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