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jeudi, mars 19, 2026

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DICTATURE ET PLURALISME

Il est des mots qui, à force d’être répétés, finissent par perdre leur poids. « Dictature » en est un. On le prononce comme on désigne une évidence, presque une fatalité historique, sans plus s’interroger sur ce qu’il recouvre : non seulement un système, mais une manière d’habiter le pouvoir, de le respirer, de l’imposer aux autres comme une seconde nature.
Sous Mobutu Sese Seko, le Mouvement Populaire de la Révolution ne fut pas simplement un parti. Il fut une atmosphère. Il fallait y entrer pour exister, s’y soumettre pour parler, s’y dissoudre pour survivre. Le citoyen n’était plus un homme libre, mais une voix déjà capturée, une parole déjà prononcée ailleurs. Tout semblait tenir, non par la force seule, mais par cette étrange fatigue des consciences qui finit par confondre l’obéissance avec la paix.
Puis vint Laurent-Désiré Kabila. On crut, un instant, que la chute d’un système suffirait à libérer l’air. Mais le pouvoir, comme certaines plantes, repousse sur ses propres racines. Il n’y eut plus de parti unique au sens strict, et pourtant il n’y eut pas davantage d’espace véritable pour respirer autrement. Le silence changea de forme, non de nature. Il ne s’organisait plus autour d’un appareil, mais autour d’un centre : un homme, une décision, une urgence permanente.

Avec Joseph Kabila, le pays entra dans un âge plus ambigu, et peut-être plus troublant. Le pluralisme fut proclamé, inscrit dans les textes, offert comme une promesse.
Les partis se multiplièrent, les élections revinrent, les discours se diversifièrent. Et pourtant, quelque chose résistait. Comme si la liberté, longtemps tenue à distance, hésitait à s’installer tout à fait. On votait, certes ; mais votait-on toujours librement ? On parlait, mais qui était réellement entendu ? Il y a des pluralismes qui ressemblent à des miroirs : ils renvoient une image de liberté sans en donner la substance.

L’événement que représente l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi ne peut être ignoré. Pour la première fois, le pouvoir a changé de mains sans que le pays bascule dans le fracas. Ce fait, en lui-même, mérite d’être médité. Il marque une brèche dans l’histoire, une possibilité nouvelle. Mais une brèche n’est pas encore un passage. Il reste à savoir si ce mouvement s’enracine, s’il transforme réellement les habitudes du pouvoir, ou s’il ne fait que déplacer les lignes sans en modifier la logique profonde.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non des institutions seulement, mais des mœurs politiques. Un parti unique peut disparaître sans que disparaisse l’esprit qui l’animait. Et inversement, le pluralisme peut exister sans que la liberté s’y reconnaisse.
Entre les deux, il y a cette zone incertaine où se joue l’essentiel : la capacité des hommes et des femmes à dire non, à contester, à ne pas se laisser absorber.
Michel Foucault nous a appris que le pouvoir ne se loge pas seulement dans les palais, mais dans les gestes, les paroles, les silences. Il circule, il s’insinue, il façonne ce que nous tenons pour vrai. Dès lors, le parti unique n’est pas seulement une structure : c’est une tentation permanente de réduire le réel à une seule voix.
On voudrait croire que la pluralité suffit à conjurer ce risque. Mais la pluralité elle-même peut devenir un décor, une façade offerte au regard, si elle ne s’accompagne pas d’une vigilance intérieure, presque morale dans un pays en guerre depuis trente ans. La démocratie ne naît pas seulement des urnes ; elle naît de cette inquiétude qui empêche de s’installer dans l’évidence du pouvoir.
Ainsi, l’histoire politique congolaise, de Mobutu Sese Seko à Félix Tshisekedi, ne se laisse pas enfermer dans une opposition simple entre dictature et liberté. Elle nous rappelle, avec une insistance presque douloureuse, que le contraire du parti unique n’est pas seulement la multiplicité des partis, mais la présence vivante d’esprits libres, ce qui est, sans doute, plus rare et plus fragile.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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