Dans les bistrots de la Gombe, à l’ombre des parasols où les verres tintent comme de petites cloches d’espérance, on parle beaucoup du climat des affaires. Les mots circulent avec une aisance presque joyeuse : investissements, croissance, partenariats, corridors économiques. Le pays, dit-on, s’ouvre comme une terre promise aux capitaux. Et dans les nganda de Bandalungwa, entre deux assiettes de poisson braisé, la même rumeur flotte dans l’air chaud du soir : les investisseurs arrivent.
Mais pendant que ces promesses montent comme une fumée légère au-dessus des tables, un autre récit demeure presque absent des conversations : celui des maladies qui, depuis deux décennies, travaillent le corps de la nation avec la patience d’un ver dans un fruit.
La Mpox, le choléra, la méningite, la fièvre typhoïde, le paludisme, la rougeole : ces noms n’appartiennent pas seulement au vocabulaire médical. Ils sont devenus les compagnons obscurs de la vie quotidienne. Ils ne font pas irruption comme les coups de tonnerre d’une catastrophe spectaculaire ; ils avancent à pas feutrés, jour après jour, dans les ruelles des quartiers populaires, dans les villages perdus, dans les salles d’hôpital où les ventilateurs brassent une chaleur sans consolation.
Jamais peut-être un pays n’a paru si souvent assiégé par des ennemis invisibles. Et l’esprit humain, lorsqu’il se sent acculé, cherche toujours une explication au-delà du monde visible. Certains parlent alors de malédiction. Il serait tentant d’imaginer que le ciel lui-même a détourné son regard de cette terre immense, comme si une faute mystérieuse pesait sur son destin.
Cette hypothèse a la force des vieilles croyances. Elle rassure même parfois, car une malédiction divine suppose un Dieu qui juge encore les hommes. Mais la vérité est plus rude et plus terrestre. Les microbes ne sont pas les instruments d’une colère céleste ; ils sont les témoins impitoyables de nos négligences.
Car les épidémies prospèrent là où les États faiblissent. Elles surgissent là où l’eau potable manque, où les égouts n’existent pas, où les dispensaires sont démunis, où les budgets publics se dissipent comme l’eau dans le sable. Elles suivent les routes de la pauvreté avec la fidélité d’une ombre. Ainsi le drame congolais porte en lui un paradoxe presque tragique. Sous la terre, des richesses minérales capables d’attirer les puissances du monde ; à la surface, des populations qui continuent de lutter contre des maladies que d’autres sociétés ont reléguées dans les livres d’histoire. Le pays ressemble à ces grandes maisons coloniales dont les salons resplendissent de lustres, tandis que les fondations se fissurent dans l’obscurité.
La question n’est donc pas de savoir si la nation est maudite. Les nations ne sont jamais maudites ; elles sont seulement abandonnées ou mal gouvernées. Et l’abandon d’un peuple n’a rien de mystique : il est le fruit d’une longue chaîne de décisions humaines, de renoncements, parfois de complicités.
Pourtant, il serait injuste de conclure à la fatalité. Les peuples ne meurent pas tant qu’ils gardent la mémoire de leur dignité. Le Congo a traversé des tempêtes plus violentes encore : la colonisation, les guerres, les déchirements politiques. Il continue pourtant de respirer, de créer, d’espérer.
Redonner espoir à ceux qui aiment ce pays commence par un geste simple mais exigeant : remettre la vie humaine au centre de tout. Une nation qui protège la santé de ses enfants construit déjà son avenir. Les hôpitaux, l’eau potable, la prévention sanitaire valent parfois plus qu’un gisement de cobalt.
Alors peut-être qu’un jour, dans les bistrots de la Gombe comme dans les nganda de Bandalungwa, les conversations changeront de ton. On parlera encore d’investissements, bien sûr, le monde moderne ne sait parler que cette langue là, mais on évoquera aussi une victoire plus profonde : celle d’un pays qui aura cessé de compter ses morts pour commencer enfin à compter ses vies sauvées.
Et ce jour-là, l’espérance ne flottera plus seulement dans les discours. Elle habitera la réalité même du pays, comme une lumière obstinée au-dessus du fleuve Congo.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


