Il y a des faits qui, à première vue, semblent n’appartenir qu’aux marges de l’actualité, et qui pourtant disent tout d’un pays, d’un temps, d’une fatigue morale. Ainsi ces poissons avariés, interceptés à Kasumbalesa à la frontière de la RDC et la Zambie : l’événement paraît minuscule, presque trivial. Et cependant, il suffit de s’y arrêter un instant pour y lire une vérité plus vaste, plus inquiétante.
Car enfin, que s’est-il passé ? Rien d’autre, en apparence, que la tentative banale de faire circuler une marchandise impropre à la consommation. Mais derrière ce geste, il y a une décision. Et derrière cette décision, une conscience — ou plutôt son effacement. Quelqu’un, quelque part, a jugé acceptable que d’autres tombent malades, pourvu que le gain fût assuré. Il n’y a pas de scandale plus ordinaire, et peut-être pas de scandale plus grave.
On nous parle de normes, de contrôles, de règlements. Et certes, ils existent. Des agents veillent, des textes encadrent, des saisies ont lieu. Il faut leur rendre cette justice : sans eux, le pire serait quotidien. Mais il ne faut pas non plus se payer de mots. Ces dispositifs ne sont que des digues, et chacun voit bien qu’elles cèdent parfois, ou qu’elles sont contournées avec une habileté qui confine à l’habitude.
Ce qui trouble davantage, c’est cette manière dont le commerce s’est peu à peu déchargé de toute inquiétude morale. On dirait qu’il s’est construit comme un monde à part, où la responsabilité s’efface derrière les chiffres, où l’on ne voit plus les visages de ceux qui paieront le prix des compromis. Pourtant, il suffit d’un produit défectueux, d’un aliment corrompu, pour que la réalité reprenne ses droits : le corps souffre, et soudain l’abstraction économique se brise.
Il serait trop simple d’accuser seulement les individus. Le mal est plus diffus. Il tient à ces zones de faiblesse où le contrôle se relâche, où la nécessité économique sert d’excuse, où l’on finit par ne plus distinguer clairement ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. Là se loge une forme d’indifférence qui, à force de se répéter, devient presque une seconde nature.
Et pourtant, tout n’est pas perdu. Le fait même que ces marchandises aient été saisies prouve qu’il subsiste des résistances, des hommes qui refusent de fermer les yeux. C’est peu, dira-t-on. C’est beaucoup, si l’on songe à la facilité avec laquelle on pourrait céder.
Au fond, la question est simple, et elle ne relève d’aucune théorie compliquée : peut-on accepter que la recherche du profit justifie le risque infligé à autrui ? Tant que cette question ne recevra pas une réponse claire, incarnée dans les actes autant que dans les lois, nous continuerons de vivre dans cet entre-deux, où la vigilance existe, mais où la tentation de la contourner demeure.
Le commerce, après tout, n’est pas une abstraction. Il est fait d’hommes, de choix, de renoncements. Et c’est peut-être là que tout se joue : dans cette part silencieuse où chacun décide, sans témoin, de ce qu’il est prêt à tolérer — pour lui-même, et pour les autres.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


