12 C
Bruxelles
lundi, mars 23, 2026

Buy now

KINSHASA ET LA SIGNALISATION

Il suffit parfois d’un silence pour révéler une faute. Non pas le silence des hommes, mais celui des signes. À Kinshasa aucun panneau ne parle. Rien n’indique, rien n’avertit, rien ne retient. L’avenue s’étire, nue, livrée à l’arbitraire des instincts. Et dans ce mutisme organisé, il ne faut pas voir une simple négligence technique : c’est une défaillance plus grave, presque une démission.
Car gouverner, ce n’est pas seulement édicter des lois ; c’est rendre ces lois visibles, presque sensibles, les inscrire dans le paysage quotidien. La signalisation, lorsqu’elle existe, ne s’impose pas brutalement : elle suggère, elle oriente, elle rappelle à chacun qu’il n’est pas seul. Elle est une forme discrète de présence de la société auprès de ses membres. Là où elle manque, chacun se retrouve abandonné à lui-même, condamné à deviner la règle au lieu de la reconnaître. On dira qu’il ne s’agit que de panneaux. Mais c’est toujours ainsi que commencent les grandes abdications : par ce que l’on juge secondaire. Une société qui tolère l’absence de signes finit par accepter l’absence de normes. Et l’homme, privé de repères visibles, ne devient pas plus libre ; il devient plus incertain, plus exposé, parfois plus dangereux. Il y a pourtant, dans la règle clairement indiquée, une forme de respect. Elle s’adresse à la raison de chacun, non pour le contraindre aveuglément, mais pour rendre possible une liberté qui ne se détruit pas elle-même. Encore faut-il que cette règle apparaisse, qu’elle se donne à voir, qu’elle cesse d’être une abstraction lointaine.
Mais il ne faut pas être naïf. Ces signes, si modestes soient-ils, participent aussi d’un ordre plus vaste. Michel Foucault nous a appris à nous méfier de ces dispositifs qui, sous prétexte d’organiser, façonnent nos gestes et nos habitudes. La signalisation discipline sans élever la voix. Elle obtient l’obéissance sans avoir besoin de la réclamer.
Encore faut-il qu’elle existe.
Car ici, le paradoxe est cruel : même ce pouvoir discret fait défaut. Là où il n’y a plus de signes, il n’y a plus ni discipline ni véritable liberté, mais une zone grise où chacun improvise, au risque de tous. L’État ne s’y montre plus ni autoritaire ni libéral ; il s’y montre absent.

Et c’est peut-être cela, au fond, le plus inquiétant : non pas l’excès de règles, mais leur effacement. Non pas la contrainte, mais le vide.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Article précédent
Article suivant

Related Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Stay Connected

0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
0AbonnésS'abonner
- Advertisement -spot_img

Latest Articles