9.8 C
Bruxelles
mardi, mars 31, 2026

Buy now

LA GRAMMAIRE DU POUVOIR

On parle de la violence comme d’une chose extérieure au politique, comme si elle en était l’accident honteux, la défaillance tardive. Illusion commode. Elle est plus ancienne, plus intime. Elle n’est pas ce qui arrive au pouvoir lorsqu’il déraille. Elle est ce qui l’installe, ce qui le précède, ce qui le hante.
Il suffit de regarder, sans détour, ce qui se joue depuis trois décennies aux confins orientaux de la République démocratique du Congo. Là-bas, dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, l’histoire ne marche pas d’un pas régulier ; elle trébuche, elle revient sur elle-même, elle recommence. L’État, la République démocratique du Congo, n’y est pas absent, non. Mais il y apparaît comme une présence inégale, intermittente, parfois lointaine, comme une voix qui arrive étouffée à travers une porte mal fermée.
Et dans ce vacillement, la violence s’installe. Non pas seulement comme scandale moral, ce qu’elle est toujours, mais comme une manière de gouverner, une manière de tracer des frontières, de décider qui peut circuler, qui doit payer, qui doit se taire. Elle ne détruit pas seulement l’ordre : elle en propose un autre, rudimentaire, précaire, mais efficace à sa manière.

On voudrait croire que tout cela n’est que chaos. Mais le chaos est un mot trop simple, trop consolateur. Il dispense de comprendre. Car même là où l’on ne voit que désordre, il y a des règles tacites, des hiérarchies, des équilibres instables. Les armes ne parlent pas seulement pour tuer ; elles parlent pour administrer.
Ainsi le M23, force supplétive du Rwanda en terre congolaise, n’est pas seulement un épisode de plus dans une longue série de convulsions. Il est un signe : celui d’une souveraineté disputée, fragmentée, où l’autorité se conquiert autant qu’elle se perd. Et l’on pourrait dire, sans forcer le trait, que chaque groupe armé écrit à sa manière une grammaire du pouvoir, une grammaire sans cesse corrigée par la force.

Et l’on voit intervenir, comme une tentative d’endiguer ce flux, la MONUSCO. Mais que peut une présence de stabilisation là où la stabilité elle-même n’a pas de sol ferme ? Elle veille, elle accompagne, elle retarde parfois l’effondrement, sans pouvoir remplacer ce qui manque : une autorité pleinement reconnue, pleinement continue. Il faut alors se défaire d’une illusion plus dangereuse encore que les autres : celle qui consiste à croire que la violence serait extérieure au politique, et qu’il suffirait de l’éradiquer pour retrouver une pureté originelle du pouvoir. Non. La violence est ici moins une anomalie qu’une origine qui n’a pas été dépassée. Mais elle est aussi, et c’est là le tragique, ce qui empêche cette origine de devenir une institution, une durée, une stabilité.

Ainsi se dessine une vérité sombre, que l’on préfère souvent contourner : le politique naît parfois dans la force, mais il ne devient humain que lorsqu’il parvient à s’en éloigner sans l’oublier. Là où cet éloignement échoue, comme dans ces terres meurtries de l’Est congolais, il ne reste qu’une politique inachevée, toujours recommencée, toujours menacée par ce qui l’a fait naître : la convoitise des richesses du sous-sol.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Related Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Stay Connected

0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
0AbonnésS'abonner
- Advertisement -spot_img

Latest Articles