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dimanche, mars 29, 2026

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LA MORALE NATIONALE

On la porte comme une blessure. Non qu’elle manque de symboles, bien au contraire. Ceux-ci abondent, ils saturent l’air des discours, ils peuplent les mémoires d’enfance. Mais à force d’être invoquée, la nation risque de n’être plus qu’un mot, et ce mot, hélas, peut devenir un refuge commode pour toutes les impostures.

On enseigne aux enfants le nom de Patrice Lumumba comme on leur confie une flamme. Mais que reste-t-il de cette lumière lorsque les adultes, devenus gardiens du temple, s’en servent pour éclairer leurs propres privilèges ? La morale nationale commence dans les écoles ; elle se perd trop souvent dans les bureaux.

Il faut avoir vu de près cette étrange gymnastique des consciences pour se scandaliser. On parle de patrie avec emphase, et l’on détourne sans trembler ce qui devrait la nourrir. On célèbre l’unité, et l’on divise en silence. On invoque le peuple, et l’on ne rencontre jamais que soi-même. Ainsi se fabrique une fidélité de façade, une fidélité qui n’engage rien, sinon la répétition de quelques mots usés.

Sous Mobutu Sese Seko, on avait déjà appris à confondre l’amour du pays avec l’obéissance à un homme dit providentiel. L’histoire a passé, mais certaines habitudes ont la vie dure : elles se glissent dans les replis du langage, elles survivent aux régimes, elles s’accommodent de toutes les alternances. Le patriotisme devient alors un masque ; il couvre aussi bien la vertu que le calcul.

Et pourtant, il serait trop facile de condamner sans nuance. Car il existe, en RDC, une fidélité silencieuse, presque honteuse d’elle-même, qui ne s’affiche pas, qui ne se proclame pas. Elle se reconnaît à des gestes minuscules : un fonctionnaire qui refuse un pot-de-vin, un citoyen qui insiste pour que la loi soit respectée, un jeune qui croit encore que son avenir n’est pas une illusion. Voilà peut-être la véritable morale nationale, celle qui ne fait pas de bruit.

On parle beaucoup de trahison. Le mot est lourd, il écrase tout sous son poids. Mais qui trahit vraiment ? Est-ce celui qui critique, qui dérange, qui refuse de se taire ? Ou bien celui qui, au nom de la nation, la dépouille patiemment de ses ressources et de sa dignité ? La réponse, chacun la connaît, mais peu acceptent de la regarder en face.

La vérité est moins confortable : une nation ne meurt pas seulement de ses ennemis déclarés. Elle s’épuise dans ces petites renonciations quotidiennes, dans ces accommodements avec la conscience, dans cette fatigue morale qui fait que l’on ne croit plus tout à fait à ce que l’on dit. Alors, la patrie devient un décor, et ses enfants des figurants.

Il faudrait réapprendre la fidélité, non comme une soumission, mais comme une exigence. Être fidèle à la République démocratique du Congo, ce ne serait pas applaudir, mais veiller. Ce ne serait pas répéter, mais juger. Ce ne serait pas suivre, mais tenir, tenir bon, surtout lorsque tout invite à céder.

Car au fond, la morale nationale ne se décrète pas. Elle se prouve. Et, dans ce pays plus qu’ailleurs peut-être, elle attend encore ses témoins.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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