Il s’était fait silence.
Un silence épais, presque minéral.
Un silence de pierre, posé au sommet de l’État comme une énigme que nul n’osait fissurer.
Pendant dix-huit ans, Joseph Kabila n’a pas parlé au peuple
— il l’a traversé.
Comme une ombre traverse un mur sans jamais s’y attarder.
Le pouvoir, entre ses mains, n’était pas une parole, mais une absence.
Une distance.
Un retrait.
On gouvernait sans expliquer.
On décidait sans répondre.
On régnait sans se raconter.
Et le peuple, lui, s’habituait.
À deviner.
À interpréter.
À survivre entre les silences.
Dans les marchés de Kinshasa, dans les salons feutrés des diplomaties étrangères, une même question flottait, tenace :
le président parlait-il… ou se taisait-il pour ne pas être entendu ?
On lui a prêté des excuses. Toujours.
On a invoqué les langues, les origines, les circonstances.
On a tenté d’humaniser le mutisme, de lui donner une logique, presque une noblesse.
Mais le silence, à ce niveau-là, n’est jamais innocent.
Il est stratégie.
Ou aveu.
Et puis un jour, sans prévenir, le silence s’est brisé.
Non pas comme un murmure qui naît,
mais comme une digue qui cède.
Le muet a parlé.
Et avec lui, ce ne sont pas des vérités qui ont surgi,
mais des fractures.
Car voici que l’homme des non-dits se découvre une voix.
Et quelle voix.
Une voix qui juge.
Une voix qui accuse.
Une voix qui enseigne.
L’ancien gardien du silence devient professeur de gouvernance.
L’architecte des zones d’ombre distribue désormais des leçons de lumière.
Il parle de ce qu’il n’a pas fait.
Il prêche ce qu’il n’a pas incarné.
Et dans ce renversement presque indécent, il y a quelque chose de profondément troublant — comme un incendiaire venu donner des conseils aux pompiers.
La mémoire, elle, ne se tait pas.
Elle se souvient des années sans réponses.
Des crises sans explications.
Des douleurs sans voix.
Elle se souvient de CHEBEYA, Thérèse KAPANGALA, Rossi MUKENDI, Armand TUNGULU, Bundu dia Kongo,Eric BOKOLO,8 membres de l’UDPS tués,assassinés pour ne citer que ceux là….
Elle se souvient que le pouvoir, lorsqu’il refuse la parole, finit toujours par produire du bruit — un bruit sourd, celui de la frustration, celui de l’injustice, celui d’un peuple tenu à distance de sa propre histoire.
Et aujourd’hui, ce bruit prend forme dans un mot.
Un seul mot.
« Soudanisation. »
Un mot qui claque comme une menace.
Un mot qui saigne.
Un mot qui divise avant même d’être compris.
Car derrière ce terme se cache l’image tragique d’un pays brisé, à l’image du Soudan, amputé de lui-même, déchiré jusqu’à l’irréparable.
Prononcer ce mot, ce n’est pas analyser.
Ce n’est pas prévenir.
C’est suggérer.
C’est ouvrir une porte que l’histoire avait juré de garder fermée.
Dans la République démocratique du Congo, où chaque province porte ses blessures, où chaque frontière intérieure est une cicatrice, évoquer la partition, même à demi-mot, revient à jouer avec les lignes de faille d’une terre déjà tremblante.
Et celui qui parle le sait.
Il sait le poids des mots.
Il sait la portée des symboles.
Il sait que certaines paroles ne sont jamais neutres.
Alors pourquoi ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ainsi ?
Pourquoi avec cette insistance presque calculée ?
Est-ce l’aveu d’un échec ?
La tentation d’un retour par le chaos ?
Ou le dernier langage d’un pouvoir qui refuse de mourir en silence ?
Face à cela, la justice se tait.
Le procureur observe.
Les institutions hésitent.
Un autre silence.
Mais celui-ci n’a rien de majestueux.
Il est lourd.
Gêné.
Presque complice.
Car lorsqu’un ancien chef d’État évoque, même implicitement, l’éclatement de la nation, il ne parle pas seulement en homme libre.
Il parle en dépositaire d’un passé, en porteur d’une responsabilité que le temps n’efface pas.
Et pourtant, rien.
Pas d’interpellation.
Pas de clarification.
Pas de limite.
Comme si certains mots pouvaient être dits sans conséquence.
Comme si l’histoire pouvait être provoquée sans répondre.
Ainsi donc, le muet a parlé.
Mais sa parole n’a pas éclairé.
Elle a obscurci.
Elle n’a pas rassemblé.
Elle a fissuré.
Elle n’a pas réparé.
Elle a ravivé.
Et l’on en vient à cette pensée troublante, presque amère :
Peut-être que son silence n’était pas une absence.
Peut-être était-il une protection.
Non pas pour le peuple.
Mais pour lui-même.
Car il est des silences qui cachent le vide.
Et des paroles qui le révèlent.
ZADAIN KASONGO T.


