Il est des gestes qui ne font pas de bruit, mais qui déplacent des mondes. À Kinshasa, sous le soleil lourd qui fait luire les tôles et craquer les murs, la dîme circule comme une promesse murmurée, portée par la foi des humbles et recueillie par des mains parfois tremblantes, parfois sûres d’elles-mêmes jusqu’à l’arrogance. On donne pour que l’Église vive, pour que la parole continue de brûler dans la nuit, pour que la communauté ne se défasse pas comme un tissu usé par les pluies saisonnières. Mais voilà que ce geste, qui devrait être une offrande, devient parfois une appropriation ; que l’autel, lieu du dépouillement, se reflète dans les miroirs polis de villas surgies à la périphérie de la capitale, là où la poussière et l’ambition se confondent.
Je pense à ces fidèles, alignés dans l’ombre fraîche des temples, leurs voix mêlées au battement des ventilateurs fatigués, leurs regards levés vers une espérance qui ne s’épuise pas, même lorsque le ventre réclame. Ils donnent une part d’eux-mêmes, non seulement en argent, mais en confiance, en abandon. Et cette confiance, fragile comme une lampe dans le vent de la nuit kinoise, peut être trahie. Car il ne suffit pas d’invoquer la justice pour qu’elle advienne ; il ne suffit pas de parler de redistribution pour qu’elle se réalise.
La justice distributive, que les anciens méditaient déjà, n’est pas une abstraction suspendue au-dessus des hommes et des femmes. Elle est une exigence concrète, presque austère : que chacun reçoive selon ce qui lui revient, ni plus ni moins, dans une mesure qui ne nie ni le mérite ni le besoin. Mais à Kinshasa, où les inégalités se lisent dans la géographie même des rues, les avenues éclairées ici, là des sentiers de boue, cette mesure semble parfois vaciller. La richesse s’accumule, se dresse, s’expose, tandis que la pauvreté s’épaissit, silencieuse, presque résignée.
Et pourtant, la transparence ne saurait être réduite à une simple technique administrative. Elle est une exigence morale, une clarté intérieure qui oblige celui qui reçoit à se tenir devant ceux qui donnent sans masque et sans détour. Car celui qui gouverne les dons gouverne aussi les âmes, et c’est là que le péril devient plus grave encore. Gouverner n’est pas seulement administrer des fonds ; c’est orienter des consciences, modeler des fidélités, parfois jusqu’à les plier.
Il y a, dans ces relations, quelque chose de profondément humain et donc de fragile. La solidarité elle-même, si souvent invoquée, peut devenir une parole creuse si elle ne s’incarne pas dans une justice vécue. Mais elle peut aussi être un lien vivant, une respiration commune, si elle refuse les détournements et les ombres. Elle est alors plus qu’un principe : elle devient une manière d’habiter le monde ensemble, de partager non seulement le pain, mais aussi la dignité.
Et je ne peux m’empêcher de penser que, dans le vacarme de la ville, entre les klaxons, les marchés et les prières qui montent de partout, se joue une question plus grave qu’il n’y paraît : celle de la fidélité à une promesse. Non pas seulement la fidélité à Dieu, mais la fidélité aux hommes. Car trahir l’un, c’est souvent trahir l’autre.
Ainsi, au cœur de cette réalité, la dîme n’est pas seulement une somme : elle est un signe. Elle dit ce que nous sommes capables de donner, et peut-être, plus encore, ce que nous sommes capables de garder pour nous-mêmes. Elle révèle les cœurs autant qu’elle remplit les caisses. Et dans ce dévoilement, silencieux et implacable, se joue quelque chose qui ressemble à une vérité, une vérité qui ne se laisse pas aisément acheter, ni détourner, ni enfermer derrière les murs d’une villa.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


