Il est des oppositions qui parlent haut, elles frappent du poing sur la table, elles invoquent l’État de droit et la démocratie en danger ; mais, derrière la colère affichée, il y a parfois l’estomac. On ne me fera pas croire que toutes les indignations ont la même source. Certaines naissent d’une blessure faite au droit. D’autres d’une blessure faite à l’intérêt.
J’appelle opposition alimentaire cette manière d’être contre, qui ne consiste pas tant à refuser qu’à négocier. On s’oppose pour exister, pour être vu, pour peser, et surtout pour être payé. L’homme politique sans ressources, sans métier hors de la politique, dépend de ce qu’il dénonce. Il vit dans l’ombre du pouvoir qu’il fustige. Il s’en nourrit, au sens le plus strict du terme. Son courage a des limites que fixe la nécessité.
Ce n’est pas toujours affaire de corruption éclatante. Il y a plus triste : l’habitude de composer, la tentation de se taire au bon moment, l’art de transformer la protestation en monnaie d’échange. On crie, puis l’on s’assied. On accuse, puis l’on s’arrange. La conscience devient une variable d’ajustement.
À l’inverse, il est une opposition plus rare, plus coûteuse : celle qui accepte de perdre. Elle ne cherche ni strapontin ni prébende. Elle ne vit pas du pouvoir mais malgré lui. Elle ne confond pas la critique avec la manœuvre. Elle sait que la parole publique engage l’âme de celui qui la prononce. Elle peut se tromper, nul n’est infaillible, mais elle ne se vend pas.
Ne nous y trompons pas : aucune opposition n’est pure de toute contrainte. La politique est un terrain où l’idéal et l’intérêt se frôlent sans cesse. Mais il est une différence décisive entre celui qui subit la nécessité et celui qui l’érige en méthode. L’un lutte pour demeurer libre ; l’autre organise sa dépendance.
Au fond, la question n’est pas de savoir si l’opposition existe. Elle existera toujours. La question est de savoir ce qui la fait parler : la fidélité à une certaine idée du bien commun, ou la simple urgence de subsister. Entre ces deux logiques se joue la dignité de la vie publique. Et, peut-être, notre propre capacité à y croire encore.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


