Il est des expressions qui, à elles seules, disent un pays, ses fatigues, ses ruses, ses espérances contrariées. Cette expression inventée par un chercheur français a la crudité d’un aveu. Elle ne parle ni de constitutions, ni de doctrines, ni de grandes déclarations solennelles ; elle parle du ventre, c’est-à-dire de la faim, du besoin immédiat, de la peur du lendemain. Elle nous rappelle que, là où l’institution chancelle, le corps reprend ses droits.
On voudrait croire que le pouvoir se conquiert par la force des idées, par la cohérence d’un programme, par la patience d’un travail administratif. Mais il arrive que la scène publique se réduise à un marché. Les discours deviennent des promesses murmurées à l’ombre des rassemblements, et l’électeur n’est plus un citoyen appelé à délibérer : il est un homme pressé de nourrir les siens. On lui tend un billet, un sac de riz, une promesse d’embauche. Le geste paraît dérisoire ; il est décisif. À cet instant, la politique cesse d’être un débat sur le bien commun : elle devient un échange.
Ce système n’est pas seulement une faiblesse morale. Il obéit à une logique. Il tisse des fidélités, distribue des protections, organise des dépendances. Celui qui donne n’est pas seulement généreux : il lie. Celui qui reçoit n’est pas seulement soulagé : il s’engage. Ainsi se forme une chaîne invisible où chacun tient l’autre par le besoin. Le pouvoir circule non par la loi impersonnelle, mais par la faveur. Il ne s’impose pas d’en haut ; il s’insinue dans les gestes quotidiens, dans la gratitude contrainte, dans la crainte de perdre l’appui obtenu.
Il serait trop simple d’opposer à cette pratique une pureté abstraite, une « politique de principe » qui flotterait au-dessus des réalités. Car gouverner par des programmes, invoquer l’intérêt général, s’appuyer sur des règles stables et des institutions solides suppose un autre climat moral, une autre confiance dans la durée. La politique institutionnelle exige que le citoyen accepte de différer la satisfaction immédiate pour croire en un projet commun. Elle réclame une foi — non pas religieuse, mais civique.
Entre ces deux formes de pouvoir, il n’y a pas seulement une différence de méthodes ; il y a deux visions de l’homme. L’une le considère d’abord dans sa vulnérabilité, dans son besoin pressant, et s’adresse à lui par le secours immédiat. L’autre le suppose capable de se hausser au-dessus de l’urgence, de penser en termes de collectivité, de consentir à la règle. Dans un cas, la relation politique se noue autour de la dépendance ; dans l’autre, autour de la responsabilité.
La politique du ventre prospère là où l’État peine à tenir ses promesses, là où la pauvreté rend chaque faveur précieuse, presque sacrée. Elle n’est pas un accident : elle est le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Tant que le citoyen doutera que l’institution puisse garantir ses droits sans intermédiaire, il se tournera vers celui qui, concrètement, lui tend la main. Et celui qui tend la main saura que ce geste vaut davantage qu’un long discours.
Ainsi la question n’est pas seulement de condamner, mais de comprendre. Comprendre comment le besoin devient instrument de gouvernement ; comment la faveur remplace la règle ; comment le ventre, silencieusement, dicte sa loi à la cité. Car une société ne sort de cette logique qu’en réapprenant à croire que le bien commun n’est pas une chimère, mais une œuvre patiente — et que le pouvoir, pour être légitime, doit nourrir autre chose que les corps : il doit aussi nourrir la confiance.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


