L’histoire de la RDC ne ressemble pas à une longue veine où circulent, à des rythmes différents, les mêmes forces de captation, les mêmes tentations de confiscation.
Sous le long règne de Mobutu Sese Seko, cette inclination prit un visage presque liturgique. Le pouvoir s’érigeait en centre absolu, distribuant les faveurs comme on administre des grâces. Autour de lui, un cercle s’épaississait, fait de fidélités intéressées, de silences consentis. L’État, peu à peu, se vidait de sa substance, comme une maison dont on aurait déplacé les meubles au profit d’un seul occupant invisible : la rente. Mais il serait trop simple de croire que tout commence et s’achève avec un homme ; il faudrait plutôt dire que ce système a trouvé là une forme accomplie, une sorte de perfection dans l’appropriation du bien commun.
Après la chute de ce régime, on aurait pu croire à une rupture. Mais les transitions politiques ne sont jamais ces lignes franches que dessinent les manuels. Elles sont traversées de continuités obscures. Dans les années qui suivirent, au cœur d’un pays meurtri par la guerre, d’autres formes de captation se mirent en place, plus diffuses, plus violentes aussi. Dans l’Est, des hommes en armes venus du Rwanda et des alliances précaires se disputaient non seulement le territoire, mais les richesses qui y dorment. L’État n’y était plus qu’un mot lointain, et les populations, les témoins impuissants d’un partage qui se faisait sans elles.
Il faut cependant se garder d’attribuer ces violences à une seule logique. Car, dans le même temps, une autre configuration se dessinait, plus silencieuse, plus technique, autour des ressources minières, notamment le cuivre et le cobalt. Ici, la prédation ne portait plus l’uniforme de la guerre, mais le costume feutré des bureaux et des contrats. Des intérêts privés, parfois en collusion avec des acteurs publics, s’organisaient autour de la valeur extraite du sol, transformant les richesses du pays en flux abstraits, en profits lointains. Les visages changeaient, mais la logique demeurait : capter, détourner, accumuler.
Plus tard encore, dans les replis de l’État et les marges de son autorité, se sont maintenus des réseaux hybrides, mêlant acteurs locaux, entrepreneurs, groupes armés et relais politiques. Là, la frontière entre le licite et l’illicite devient incertaine. La mine nourrit la milice, la milice sécurise la mine. Et la population, elle, regarde passer les richesses comme on regarde passer un train que l’on ne prendra jamais.
Aujourd’hui, le phénomène ne s’est pas évanoui ; il s’est transformé. Il s’est en quelque sorte modernisé, épousant les formes du droit, de la procédure, de la signature officielle. Mais la logique demeure reconnaissable : la tentation de capter les institutions, d’en orienter les décisions, d’en détourner les fruits au profit d’un cercle restreint. La prédation ne s’affiche plus toujours ; elle se dissimule parfois derrière les apparences de la légalité.
Faut-il pour autant opposer à cette réalité un idéal abstrait, une « gouvernance inclusive et responsable » comme une promesse suspendue au-dessus du réel ? Ce serait oublier que la justice, la transparence, l’équité ne sont jamais données d’avance. Elles ne sont pas des qualités naturelles du pouvoir, mais des constructions fragiles, le résultat de procédures, de contrôles, de résistances aussi. Elles exigent une vigilance constante, une capacité à regarder le pouvoir non pas comme une évidence, mais comme un lieu de tensions.
Car le pouvoir ne se réduit pas à ses institutions visibles. Il s’insinue dans les pratiques, il modèle les comportements, il façonne les attentes. Il produit des discours qui justifient ce qu’il fait et disqualifient ce qui lui résiste. Ce que l’on appelle « participation » peut alors devenir une mise en scène, et ce que l’on nomme « redistribution » peut masquer des déséquilibres persistants.
Ainsi, ce qui traverse ces différentes configurations n’est pas une série d’épisodes isolés, mais une même question, toujours recommencée : qui capte, qui décide, qui bénéficie ? Et, en face, qui subit, qui résiste, qui espère ?
Il ne s’agit donc pas de dresser un catalogue des prédations passées ni de céder à une indignation stérile. Il s’agit de comprendre que le pouvoir, en tout temps, porte en lui la possibilité de se refermer sur lui-même.
Et que seule une exigence constante, faite de lucidité et de responsabilité, peut tenter d’en contenir les dérives.
Car rien n’est jamais définitivement acquis. Ni la justice ni l’injustice. Seulement des équilibres précaires, que les hommes et les femmes, à chaque génération, sont appelés à défendre ou à trahir.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe .


