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dimanche, mars 29, 2026

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Qu’est-ce que le pouvoir aujourd’hui ?

Qu’est-ce donc que le pouvoir aujourd’hui, si l’on tourne le regard vers les États africains ? La question y prend une gravité particulière, comme si elle cessait d’être un exercice d’école pour devenir une expérience vécue, quotidienne, parfois douloureuse.
On aurait tort, là encore, de céder aux images faciles. Il existe, sur le continent, des pouvoirs que nul ne peut feindre d’ignorer : ils ont leurs palais, leurs cortèges, leurs discours répétés jusqu’à l’usure. Ils signent, ils décident, ils répriment lorsque cela leur paraît nécessaire. Le pouvoir y demeure, souvent, dans sa forme la plus classique verticale, incarnée, jalouse de ses prérogatives.
Mais s’en tenir à cette évidence serait ne rien comprendre.
Car autour de ces centres visibles gravite un autre pouvoir, moins spectaculaire, mais non moins réel. Il s’insinue dans les réseaux économiques, dans les dépendances financières, dans les médiations internationales. Il agit à travers les conditionnalités, les conseils intéressés, les expertises qui orientent sans jamais sembler contraindre. Ce pouvoir-là ne se proclame pas : il s’exerce avec une politesse qui n’exclut ni la fermeté ni l’efficacité.
Ainsi, le pouvoir, dans bien des États africains, ne se laisse pas réduire à une souveraineté pleine et entière. Il est traversé. Il est négocié. Il est parfois disputé entre des instances qui n’ont pas toutes le même visage, ni la même légitimité.

À cette complexité s’ajoute une autre, plus intérieure.
Le pouvoir ne réside pas seulement dans les institutions ou dans les influences extérieures. Il se loge aussi dans les habitudes, dans les fidélités, dans ces formes d’allégeance héritées ou reconstruites qu’elles soient ethniques, clientélistes ou sociales. Il ne s’impose pas toujours de l’extérieur : il se reproduit de l’intérieur, dans ces mécanismes discrets qui organisent la distribution des faveurs et des exclusions. Faut-il alors conclure que tout est joué ? Ce serait aller trop vite.

Car là où le pouvoir semble s’imposer sans partage, des lignes de fracture apparaissent. Elles ne prennent pas toujours la forme éclatante des révolutions que l’histoire affectionne. Elles passent par des contestations diffuses, par des jeunesses qui interrogent, par des voix qui refusent de se taire malgré les risques. Elles passent aussi par des usages inattendus des outils modernes non pour abolir le pouvoir, mais pour en déplacer les contours.
Il reste que la responsabilité, dans ce paysage, ne se laisse pas aisément désigner. Les dirigeants portent une part évidente de ce qui advient. Mais ils ne sont pas seuls. Les élites économiques, les partenaires extérieurs, les relais locaux, tous participent, à des degrés divers, à cette architecture du pouvoir. La dénonciation, si elle veut être juste, doit accepter cette complexité, au lieu de chercher un coupable unique qui dispenserait de penser le reste.
Et le citoyen, dira-t-on ? Il serait tentant d’en faire une victime pure. Ce serait encore une simplification. Car le pouvoir, même lorsqu’il contraint, trouve aussi des relais dans les accommodements ordinaires, dans les silences consentis, dans ces compromis que la nécessité impose mais que l’habitude finit par légitimer.
Rien de tout cela n’abolit la possibilité d’agir. Mais cette possibilité n’est ni absolue ni sans coût. Elle se fraie un chemin dans des conditions difficiles, inégales, parfois dangereuses. Elle exige plus que des proclamations : une lucidité sur les forces en présence, et une patience que l’histoire ne récompense pas toujours immédiatement.
Le pouvoir, dans les États africains d’aujourd’hui, n’est donc ni une simple survivance des formes anciennes, ni une énigme insaisissable. Il est une trame serrée, où se croisent l’autorité politique, les influences extérieures et les logiques sociales internes. Il contraint, il oriente, il s’adapte.
Mais il dépend encore, pour une part, de ce que l’on accepte de voir comme allant de soi.
Et peut-être est-ce là, en définitive, que commence toute transformation : dans ce moment fragile où l’évidence se trouble, où ce qui semblait immuable cesse, ne fût-ce qu’un instant, de s’imposer comme une fatalité

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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