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samedi, mars 28, 2026

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VIVEMENT LE RECENSEMENT

La République démocratique du Congo avance sans se compter. Elle avance, mais à tâtons, comme un vieil homme qui aurait perdu la mémoire de son propre âge et de ses propres forces. Aucun recensement n’a mesuré le souffle de ses enfants, le nombre de ses vieillards, la fatigue de ses terres et la densité de ses villes. L’État, si vaste et si dense qu’il en paraît invincible, demeure pourtant aveugle sur ce qui est essentiel : la vie de ceux qu’il prétend gouverner.

Et l’on comprend alors combien cette absence de mesure pèse sur tout ce qui devrait naître de la connaissance. Les écoles surgissent là où elles ne sont pas attendues, les hôpitaux restent muets dans les régions oubliées. Les routes se dressent, mais ne relient pas toujours les hommes et les femmes qui en ont le plus besoin. Les chiffres, qui devraient guider la main du pouvoir, se perdent dans la vague, ils constituent des conjectures, des promesses inachevées. La science même de la gouvernance s’épuise, faute de pouvoir s’appuyer sur la vérité des nombres.

Mais le recensement n’est pas seulement un instrument administratif. Il est une question de légitimité et de pouvoir. Sans lui, la représentation politique se fragilise, les rivalités s’exacerbent. Chaque région, chaque clan, chaque chef peut revendiquer une importance qu’aucune statistique ne confirme. L’État apparaît alors incomplet, souverain en apparence, mais incapable de saisir pleinement l’ampleur de sa propre population.

Et il y a la sécurité, cette autre dimension de l’ombre. Sans recensement, l’identification des citoyens reste approximative, la gestion des déplacements et des crises devient un jeu d’ombres et de conjectures. Les famines, les épidémies, les migrations soudaines prennent l’État au dépourvu, et ses réponses sont souvent tardives, hésitantes, comme celles d’un père qui ne connaît pas tous ses enfants.

Pour la population, l’absence de recensement est un silence officiel qui la rend invisible. Elle existe, certes, mais l’État ne la reconnaît pas entièrement, et cette non-reconnaissance nourrit la défiance et la méfiance. Certaines régions sont mieux considérées que d’autres, et dans ce déséquilibre naît la fracture silencieuse de la nation.

Reprendre le recensement, alors, ne serait pas seulement une opération statistique. Ce serait un acte de souveraineté retrouvée, une manière pour le pays de se mesurer à lui-même, de se nommer dans toute sa réalité. Ce serait donner aux chiffres la force de la mémoire, et à l’État la capacité de gouverner non par conjecture, mais par la connaissance exacte de ceux qu’il tient sous sa garde.

Et dans ce pays immense, le recensement pourrait enfin devenir ce miroir que l’État n’a jamais osé se tendre, révélant les hommes et les femmes, les enfants et les vieillards, et la vie entière qui palpite sous son regard absent depuis trop longtemps.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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