« Seule la poule qui erre attrape la vermine à manger. » Ce proverbe traduit du ciluba semble sourire de sa propre modestie. On croirait une observation distraite, presque paysanne, et c’est déjà une leçon pour notre orgueil d’hommes pressés. Nous aimons la sécurité. Nous nous installons, nous clôturons, nous organisons nos existences comme des enclos bien tenus, persuadés que la stabilité nous préservera du manque. Mais la vie, elle, ne se laisse pas enfermer. Elle exige que l’on se déplace, que l’on cherche, que l’on accepte de ne pas savoir où l’on trouvera sa subsistance matérielle ou spirituelle. Il y a dans cette « errance » une nécessité presque rude : celui qui ne sort pas de lui-même finit par se dessécher. On ne découvre rien en restant immobile, sinon l’étendue de sa propre peur.
Et pourtant, il y a quelque chose d’inquiétant dans cette image. Car, enfin, la poule qui erre s’expose. Elle quitte la proximité rassurante du foyer, elle s’aventure dans un monde où tout peut la menacer. Faut-il donc se perdre pour vivre ? Cette agitation que l’on nomme quête n’est-elle pas parfois une fuite ? Nous connaissons ces existences dispersées, toujours en mouvement, incapables de s’attacher à une terre, à une tâche, à un être. Elles cherchent sans trouver, ou plutôt elles trouvent sans jamais retenir. Leur errance n’est plus féconde : elle devient une fatigue.
Ainsi, le proverbe nous place devant une vérité plus exigeante qu’il n’y paraît. Il ne nous dit pas : « Errez ». Il nous dit : « Cherchez ». Ce n’est pas la dispersion qui nourrit, mais une certaine manière d’aller au-devant du monde, avec vigilance, avec patience. La poule qui trouve de quoi manger n’est pas celle qui court en tous sens, mais celle qui sait où gratter, qui reconnaît, sous la poussière, ce qui peut la nourrir.
Peut-être est-ce là, au fond, la condition humaine : sortir de soi sans se perdre, s’exposer sans se dissoudre, consentir au risque sans renoncer à la fidélité. Il faut bien quitter l’abri pour vivre, mais encore faut-il savoir y revenir, ou du moins ne pas oublier qu’il existe.
Car l’errance, livrée à elle-même, n’est qu’un vertige. Mais tenue en laisse par une exigence intérieure, elle devient une voie étroite, incertaine, mais parfois féconde où l’homme apprend, en cherchant sa subsistance, à se chercher lui-même.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


