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dimanche, avril 5, 2026

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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (4)

« Sois fort comme une fourmi blanche, comme un marteau, comme un fer de la forge. »

On dirait une injonction simple, presque rude, lancée à la manière de ces paroles anciennes qui ne s’embarrassent ni d’explication ni de précaution. Mais à mesure que je la rumine — car certains proverbes ne se comprennent qu’à force d’être mâchés intérieurement — il me semble qu’elle dissimule une inquiétude plus qu’elle ne propose un repos. Elle ne dit pas ce qu’est la force ; elle trahit, plutôt, notre embarras à la définir.

Car enfin, quelle étrange alliance que celle de ces trois figures : la fourmi blanche, le marteau, le fer de la forge. Rien ne les rapproche, sinon le mot « force » que nous leur plaquons, comme pour conjurer une dispersion plus profonde. C’est que nous voulons croire à une unité de la puissance humaine, là où il n’y a peut-être qu’un conflit de postures, une oscillation jamais résolue.

La fourmi blanche d’abord. Qui songerait à voir en elle une image de force, sinon celui qui a surpris son œuvre secrète ? Elle ne s’annonce pas, ne revendique rien, ne laisse derrière elle que la ruine lente, presque honteuse, des choses que nous pensions durables. Elle travaille dans le silence, et ce silence est peut-être ce qui nous trouble le plus. Nous vivons dans le culte de l’éclat, du visible, de l’acte qui se montre ; elle, au contraire, nous enseigne une efficacité sans témoin. Être fort comme elle, ce serait consentir à n’être rien aux yeux des autres, à laisser croire que rien ne se passe, alors même que tout se transforme. Mais qui, parmi nous, accepte une telle modestie ? Et surtout, qui ne soupçonne pas, dans cette patience, une tentation de fuite, comme si ne pas affronter devenait une manière élégante de capituler ?

Vient ensuite le marteau. Avec lui, plus d’ambiguïté : la force se fait entendre. Elle frappe, elle tranche, elle impose. On pourrait croire qu’enfin nous touchons à une vérité simple, presque rassurante. Le marteau ne doute pas. Il ne ruse pas. Il ne s’excuse pas. Il agit. Et pourtant, cette clarté même finit par inquiéter. Car le geste qui frappe est aussi celui qui simplifie. Il ne connaît ni la nuance ni la résistance intérieure des choses. Il transforme, certes, mais en écrasant ce qui ne cède pas immédiatement. Combien de fois avons-nous pris pour de la force ce qui n’était que l’impatience de conclure, le refus de comprendre, la hâte de réduire le réel à ce que nous pouvions en saisir d’un coup ?

Et puis il y a le fer de la forge. Celui-là, au moins, porte en lui une histoire. Il n’est pas né fort ; il l’est devenu. Il a connu le feu, la contrainte, les coups répétés, peut-être même une forme de violence qu’on n’ose plus nommer. Sa solidité est le souvenir de ces épreuves. Nous aimons cette image, parce qu’elle donne un sens à la souffrance : elle promet que rien n’est perdu de ce qui nous a meurtris, que tout peut se convertir en résistance. Mais là encore, une gêne subsiste. Car le fer, une fois forgé, se ferme. Il acquiert une dureté qui peut le sauver ou le condamner. À force d’avoir été formé, il devient parfois incapable de se déformer encore. Et l’on se demande si cette force-là n’est pas aussi une prison.

Ainsi, ce proverbe que l’on croyait limpide nous place devant une alternative sans cesse reconduite : faut-il s’effacer pour durer, frapper pour exister, ou se laisser transformer pour résister ? Et surtout, comment être tout cela à la fois sans se perdre ?

Je me méfie des synthèses trop rapides. Il est tentant de dire que la véritable force consiste à combiner ces trois modèles, à passer de l’un à l’autre selon les circonstances. C’est là une sagesse que l’on répète volontiers, parce qu’elle ne nous oblige à rien de précis. Mais dans la vie réelle, les choses ne se disposent pas avec une telle docilité. Nous sommes rarement libres de choisir notre manière d’être forts. Il y a en chacun de nous une pente secrète : les uns se réfugient dans la patience, les autres dans l’action, d’autres encore dans une rigidité acquise au prix de leurs blessures.

Et peut-être faut-il accepter cette imperfection. Peut-être la force humaine n’est-elle jamais qu’un équilibre instable, toujours menacé, toujours à reprendre. Le proverbe, dès lors, ne nous donnerait pas une règle, mais un miroir, un miroir où se reflètent nos contradictions, nos illusions, et cette obstination à vouloir être fort sans savoir très bien de quelle force nous parlons.

Au fond, ce qui me frappe dans cette parole ancienne, ce n’est pas ce qu’elle affirme, mais ce qu’elle laisse en suspens. Elle nous convoque à une exigence sans nous en donner la clé. Et c’est peut-être cela, sa vérité la plus profonde : nous rappeler que la force, comme toute chose humaine, n’est jamais donnée, jamais acquise, jamais simple, mais toujours à interroger, jusque dans ses formes les plus familières.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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