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dimanche, avril 5, 2026

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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (5)

« N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Dans le silence des villages comme dans le tumulte des villes congolaises, certains proverbes surgissent comme des éclats de pensée venus d’un autre âge. Celui-ci, paradoxal et presque vertigineux, renverse l’ordre habituel des désirs humains : « N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. » À la première lecture, il trouble. À la seconde écoute, il instruit. À la troisième, il déstabilise toute certitude sur la vie, la mort et le désir.

Dans l’imaginaire courant, les morts sont souvent perçus comme des figures de repos, de délivrance ou même de bonheur silencieux. Les vivants, écrasés par les souffrances quotidiennes, peuvent être tentés de les envier : la paix du tombeau semble parfois préférable au poids des responsabilités, des injustices et des épreuves.
Cette première lecture du monde installe une hiérarchie implicite : la mort serait un refuge, un état supérieur de tranquillité. Ainsi, l’envie circule du vivant vers le mort. Le proverbe commence donc par corriger cette illusion : « N’envie pas les morts ». Il déconstruit une tentation existentielle dangereuse, celle de croire que l’absence de vie équivaut à un gain.

Mais le proverbe ne s’arrête pas à cette mise en garde. Il opère un renversement radical : « ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Ici, la parole proverbiale quitte le domaine du visible pour entrer dans celui du symbolique. Elle prête aux morts une conscience, un regard, presque une nostalgie. Les morts ne seraient pas dans le bonheur de l’achèvement, mais dans une forme de manque : ils envieraient les vivants.

Pourquoi ? Parce que vivre, malgré les douleurs, c’est encore pouvoir agir, transformer, aimer, corriger ses erreurs, parler, réparer, espérer. La vie devient alors un espace de possibilités que la mort a définitivement fermé.

Ainsi, le proverbe inverse la direction du désir : ce n’est plus le vivant qui aspire à la mort, mais la mort qui désire la vie non pas comme une existence biologique, mais comme une puissance d’action.

De cette tension naît une leçon philosophique implicite : la vie, même difficile, reste un privilège d’agir et de devenir. Le proverbe ne nie pas la souffrance humaine, mais il la replace dans une économie plus vaste du sens.
La véritable sagesse ne consiste donc ni à glorifier la mort ni à la craindre, mais à reconnaître la valeur irremplaçable du temps vivant. En affirmant que les morts envient les vivants, le proverbe transforme la douleur en appel à la responsabilité : chaque instant vécu devient un espace de possibilité à ne pas gaspiller.

Il s’agit moins d’un optimisme naïf que d’une pédagogie de la conscience : vivre n’est pas seulement survivre, c’est encore pouvoir choisir, corriger, créer.

Ce proverbe, en apparence simple, fonctionne comme une machine dialectique. Il part d’une tentation (envier la mort), la renverse (la mort envierait la vie), puis en extrait une morale implicite : la vie, même fragile, demeure un champ d’action irremplaçable.
Ainsi, la parole proverbiale ne décrit pas seulement le monde : elle le reconfigure. Et dans ce renversement subtil, elle nous rappelle que le plus grand danger n’est peut-être pas de mourir, mais d’oublier la valeur de vivre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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