« Mieux vaut se fier à ce que l’on voit qu’à ce que l’on entend. »
Ce proverbe érige l’œil en juge souverain du réel. Voir, c’est toucher du regard, c’est établir une relation directe avec l’événement, sans l’intermédiaire déformant des voix humaines. Dans les sociétés congolaises anciennes comme celles où s’enracine le ciluba, la rumeur circule vite, se gonfle d’intentions et se charge d’affects. L’ouï-dire devient alors un terrain fertile pour l’erreur, la manipulation ou l’exagération.
Ainsi, le témoin oculaire apparaît comme celui qui détient une vérité plus stable, presque irréfutable. Il a été là, présent au moment où les faits se sont produits. Sa parole s’ancre dans une expérience vécue. Le proverbe devient alors une éthique de la prudence : ne juge pas sur la base de ce que tu entends, car la parole d’autrui est traversée par ses intérêts, ses peurs ou ses désirs. En ce sens, il invite à une discipline du jugement et à une méfiance salutaire envers la circulation incontrôlée des discours.
Mais cette confiance accordée au regard mérite d’être interrogée. Voir n’est pas toujours comprendre. L’œil lui-même peut être trompé : illusions, angles morts, interprétations hâtives. Ce que l’on croit avoir vu peut n’être qu’une apparence, une scène mal comprise, un fragment isolé d’une réalité plus complexe.
Par ailleurs, certaines vérités échappent au visible. Les intentions, les sentiments, les intrigues sociales ou politiques ne se donnent pas toujours à voir. Elles circulent précisément dans la parole, dans ce que l’on entend, dans les récits et les confidences. Refuser d’écouter, c’est parfois se priver d’une dimension essentielle du réel.
L’oreille, en ce sens, n’est pas seulement le lieu de la rumeur ; elle est aussi celui de la transmission du savoir, de la mémoire collective et de l’expérience accumulée. Dans les cultures orales, écouter est un acte fondamental d’apprentissage. Le proverbe, s’il est pris à la lettre, pourrait donc conduire à un appauvrissement de la connaissance en disqualifiant trop vite la parole.
Entre l’œil et l’oreille, il ne s’agit pas de choisir un tyran cognitif, mais de construire une vigilance équilibrée. Le proverbe ne condamne pas l’écoute en soi ; il met en garde contre la crédulité. De même, il n’idéalise pas naïvement la vision, mais souligne sa relative immédiateté.
La sagesse qui se dégage de cette tension invite à croiser les sources : voir quand c’est possible, écouter avec discernement, confronter les versions, interroger les apparences. La vérité ne réside ni uniquement dans le visible ni uniquement dans l’audible, mais dans leur mise en dialogue critique.
Ainsi compris, le proverbe devient une pédagogie de la lucidité : il enseigne que toute connaissance exige une vigilance des sens et une réflexion profonde. Il ne s’agit plus seulement de voir ou d’entendre, mais de comprendre.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


