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mardi, avril 7, 2026

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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (9)

« Ne fixe pas le prix du bien de ton frère ; c’est à lui que revient le droit de le fixer. »

Le proverbe affirme d’abord une évidence morale : la valeur d’un bien ne se réduit pas à sa mesure marchande, elle est aussi tissée d’histoire et d’usage. Fixer le prix à la place d’autrui, c’est empiéter sur sa souveraineté, lui ravir la parole qui atteste de son rapport intime à l’objet. Dans cette perspective, le prix n’est pas seulement un chiffre : il est une signature. Laisser le frère décider, c’est reconnaître sa dignité de sujet, son droit à dire ce que vaut ce qui lui appartient. Le proverbe propose une règle de justice minimale : ne pas confondre estimation et appropriation, conseil et domination. Il protège la frontière fragile entre l’échange et la dépossession.

Pourtant, cette souveraineté n’est pas sans limites. Dans la réalité des échanges, le prix se négocie, se discute, se confronte à des normes collectives. Si chacun fixait seul la valeur de ses biens, le marché deviendrait impraticable, livré à l’arbitraire ou à l’excès. Refuser toute intervention d’autrui, n’est-ce pas parfois refuser le dialogue, l’expertise ou même la vérité des choses. Il existe des situations où l’évaluation extérieure protège contre l’ignorance, contre la manipulation, contre les illusions de valeur. Le frère peut surestimer son bien, comme il peut le sous-estimer sous l’effet de la contrainte ou de la naïveté. Dans ces cas, la parole de l’autre n’est plus une intrusion, mais une médiation nécessaire. Le proverbe, pris à la lettre, risquerait donc d’ériger en principe une autonomie qui, en pratique, ne peut être totale.

La sagesse du proverbe ne réside ni dans l’exclusion de l’autre, ni dans la confiscation de la parole du propriétaire, mais dans l’équilibre qu’il suggère implicitement. Il ne s’agit pas d’interdire toute estimation extérieure, mais de rappeler que celle-ci doit rester seconde, subordonnée à la voix première du détenteur du bien. Le prix juste naît alors d’une co-construction : l’un propose, l’autre dispose, et le dialogue ajuste. Le proverbe trace une éthique de l’échange où le respect précède la transaction, où la valeur ne s’impose pas, mais se négocie sans violence symbolique.

Ainsi compris, il ne ferme pas le marché : il l’humanise.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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