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mercredi, février 18, 2026

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QUEL EST L’AVENIR DES ÉTUDES DE LETTRES EN RDC ?

Il est des chiffres qui tombent comme des feuilles mortes, sans bruit, et qui pourtant annoncent une saison froide. La baisse des inscriptions en lettres, dans nos universités de la République démocratique du Congo, appartient à ces signes que l’on feint d’ignorer parce qu’ils ne font pas scandale. Aucun tumulte, aucune émeute, aucune revendication tapageuse : seulement des bancs plus clairsemés, des amphithéâtres où l’écho répond au professeur, et cette question muette qui rôde entre les murs fatigués des facultés… Qui viendra encore aimer les mots ?

L’objet de ces lignes n’est pas de pleurer sur un âge d’or qui n’a peut-être jamais existé. Il est de comprendre pourquoi la jeunesse se détourne des lettres comme d’un parent pauvre, et d’examiner si ce renoncement est un arrêt de mort ou l’annonce d’une métamorphose. Car il ne suffit pas de constater la diminution des effectifs ; il faut sonder ce qu’elle révèle de notre temps, de nos peurs, de nos appétits, de notre foi – ou de notre absence de foi – dans la puissance du langage.

La problématique est simple et redoutable : les études de lettres sont-elles devenues inutiles dans un pays où l’urgence économique dicte sa loi, ou bien souffrent-elles d’un mal plus profond, d’un divorce entre leur vocation et la réalité contemporaine ? Autrement dit, assistons-nous à la fin d’une tradition ou à la sanction d’un immobilisme ?

Je risquerai cette hypothèse, qui n’est ni indulgente ni désespérée : les lettres ne meurent pas ; elles sont désertées parce qu’elles n’ont pas su convaincre qu’elles étaient encore nécessaires. Ce n’est pas leur essence qui est en cause, mais leur visage. Elles se présentent encore sous les traits austères d’un savoir clos sur lui-même, quand le monde exige des ponts, des passerelles, des preuves.

Dans nos familles, l’angoisse est la conseillère la plus écoutée. Elle souffle aux parents que l’ingénieur survivra mieux que le poète, que le médecin rassurera davantage que le critique littéraire. On ne choisit plus une filière par inclination, mais par stratégie. Le diplôme est devenu une armure contre le chômage, pas une promesse d’accomplissement intérieur. Dans cette économie de la peur, les lettres paraissent fragiles, presque indécentes.
Et pourtant, quel paradoxe ! Jamais nous n’avons autant parlé, écrit, publié, commenté. Les réseaux sociaux bruissent, les discours prolifèrent, les rumeurs se répandent avec la rapidité des incendies de savane. Le pays a plus que jamais besoin d’esprits capables de distinguer le vrai du faux, d’analyser un discours politique, de comprendre les ressorts d’une narration médiatique. Mais nous avons laissé croire que ces compétences étaient accessoires, qu’elles relevaient d’un loisir cultivé, non d’une nécessité civique.

La crise est aussi matérielle. Comment aimer les lettres dans des bibliothèques exsangues, devant des rayonnages qui portent la poussière comme un linceul ? Comment séduire une génération numérique avec des programmes figés, étrangers aux mutations technologiques, sourds aux industries culturelles qui naissent sous nos yeux ? Ce n’est pas la jeunesse qui trahit les lettres ; ce sont parfois les lettres qui trahissent la jeunesse en refusant de se risquer hors de leurs habitudes.
Et pourtant, je demeure convaincu que leur avenir n’est pas scellé. Dans un pays aux langues multiples, où le ciluba, le lingala, le kikongo et le swahili portent des mémoires séculaires, les lettres pourraient devenir le lieu d’une réconciliation entre la tradition et la modernité. Elles pourraient embrasser le numérique sans renier la profondeur, accueillir la communication digitale sans sacrifier l’exigence critique, dialoguer avec les médias, l’édition, la traduction, la création audiovisuelle.

Encore faut-il qu’elles consentent à cette conversion. Qu’elles cessent de se retrancher derrière la dignité blessée et acceptent de prouver leur utilité sans renoncer à leur âme. Les lettres n’ont pas vocation à flatter le marché, mais elles ne peuvent ignorer le monde où vivent ceux qu’elles prétendent former.

Ainsi, la question n’est pas de savoir si les études de lettres survivront en République démocratique du Congo ; elle est de savoir si nous voulons encore former des consciences capables de lire au-delà des apparences, de nommer l’injustice, de raconter notre histoire sans la trahir. Si nous renonçons à cela, ce ne sont pas seulement des facultés qui se videront ; c’est une part de notre vigilance collective qui s’éteindra.
Les chiffres, alors, ne seront plus de simples statistiques. Ils deviendront l’épitaphe d’une société qui aura cru pouvoir se passer des mots.

José Tshisungu wa Tshisungu

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