Le mot sonne comme une invention de notre siècle pressé, comme une maladie née des fièvres de la modernité. Mais qui oserait jurer qu’il n’est pas aussi ancien que le pouvoir ? Les tentations ne datent pas d’hier. Seuls changent les rideaux derrière lesquels on les dissimule. Nous parlons aujourd’hui de gouvernance, de transparence, de performance ; hier, on invoquait l’honneur, la patrie, le service. Les vocables se renouvellent avec une touchante innocence ; les appétits, eux, ne vieillissent pas.
Il est trop simple d’imaginer l’affairisme sous les traits d’un homme confondu, la main dans la caisse publique. Cette image rassure : elle réduit le mal à un visage, à une faute isolée. Or le mal est plus discret. Il commence à l’instant où celui qui gouverne ne distingue plus nettement ce qui relève de sa charge et ce qui relève de son bien propre. Il se persuade que son intelligence, ses origines sociales, son talent lui donnent droit à quelques compensations. L’État devient une demeure familiale dont il se croit, sinon le propriétaire, du moins l’héritier naturel. Il ne vole pas, se dit-il ; il prélève. La conscience trouve toujours des mots indulgents pour bénir ce qu’elle désire.
On convoque volontiers les anciens pour donner à ces dérives une profondeur savante. Déjà, chez Aristote, la bonne politique visait le bien commun, et sa corruption servait l’intérêt de quelques-uns. La leçon est claire ; elle l’a toujours été. Mais que vaut la clarté des distinctions lorsque l’oligarchie parle le langage de la cité et se drape dans les vertus qu’elle trahit ? Les puissants ont, de tout temps, excellé à prononcer le mot « tous » en pensant « moi ».
Un proverbe bantu nous rappelle qu’aucun homme ne doit être traité comme un simple moyen. Cette sentence devrait suffire à troubler le sommeil des ministres. Elle n’empêche pourtant rien. Notre époque a perfectionné l’art de compartimenter la conscience. Le matin, on proclame l’universalité de la loi ; l’après-midi, on signe des contrats que l’on espère à l’abri des regards. La morale est citée, puis congédiée.
On nous assure que la modernité a changé la donne, que dans les rues de Kinshasa comme dans celles de Kananga, l’intérêt individuel n’est plus une honte mais un moteur. Il suffirait d’ordonner les égoïsmes pour qu’ils produisent, presque malgré eux, un équilibre acceptable. Soit. Mais l’équilibre n’est pas la justice. On peut bâtir une prospérité éclatante sur un sol d’injustices muettes. La réussite collective ne blanchit pas les compromissions privées.
Le plus inquiétant n’est pas que les intérêts existent : ils existeront toujours. Le plus inquiétant est que l’État cesse d’être l’arène où ces intérêts se contiennent les uns les autres, pour devenir l’instrument docile de quelques volontés habiles. Alors le langage lui-même se dégrade. On ne détourne plus : on optimise. On ne favorise plus : on conclut des partenariats stratégiques. La faute emprunte les habits de la compétence et reçoit des applaudissements.
On objectera que le « bien commun » est une notion fragile, disputée, presque insaisissable. Sans doute. Il ne s’impose jamais comme une évidence tranquille ; il se cherche, il se défend, il se conquiert. Mais c’est précisément parce qu’il est vulnérable qu’il exige un peu de vigilance. S’il n’était qu’un mot creux, pourquoi tant d’empressement à s’en réclamer ?
La transparence et l’honnêteté ne sont pas des vertus décoratives, destinées à orner les discours officiels. Elles sont les dernières digues contre cette tentation si humaine de se servir en servant. Quand elles cèdent, la démocratie ne s’écroule pas dans le fracas. Elle continue à voter, à légiférer, à célébrer ses rites. Mais quelque chose s’est retiré d’elle, comme une présence silencieuse dont on ne mesure l’absence qu’après coup.
L’affairisme ne triomphe pas par éclat ; il prospère dans l’habitude. Il compte sur notre fatigue, sur cette résignation polie qui murmure : « cela a toujours été ainsi ». Peut-être la résistance commence-t-elle là, dans le refus de cette fatalité commode. Rappeler, envers et contre les ruses du langage, que gouverner n’est pas posséder, et que le pouvoir, lorsqu’il ne vise plus rien au-delà de lui-même, n’est déjà plus qu’une affaire privée.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


