On a beau chercher, on ne peut échapper à cette évidence : dans la vie sociale et institutionnelle congolaise, la corruption, la croyance, la prédation et la violence se tiennent là, comme des compagnes silencieuses mais constantes. Elles traversent le temps, s’inscrivent dans les habitudes, et l’on finit par se demander si elles ne font pas partie de ce que l’on pourrait appeler la culture politique, cette mémoire secrète et presque tangible qui structure l’action des hommes au pouvoir.
La notion de culture politique, née dans le tumulte des indépendances, tente de décrire ce qui fait que certains peuples subissent ou participent aux pouvoirs qu’ils se donnent ou qui leur sont imposés. Almond et Verba, en 1963, proposèrent leur typologie : la culture paroissiale, la culture de sujétion, la culture de participation, et chacun peut y trouver un écho dans l’histoire congolaise. La culture paroissiale, qui confond les rôles religieux et politiques, se reconnaît dans les symboles anciens des royaumes et empires, réutilisés par ceux qui gouvernent aujourd’hui. La culture de sujétion, héritage colonial, oblige toujours à saluer l’autorité, à s’incliner, à reconnaître, dans les gestes quotidiens, la supériorité du chef désigné par « excellence ». Quant à la culture de participation, elle survit difficilement, bridée par la langue, par la centralisation du pouvoir, par cette manière qu’ont certains hommes de confondre la direction du pays avec leur propre personne.
Il ne faut pas croire qu’une définition simple suffise. Savoir comment fonctionne l’État, connaître ses institutions, ne fait pas de nous des participants ; cela ne fait que dresser un profil de compétence. La culture politique est plus subtile : elle est un ensemble d’idées, de valeurs, de symboles, de comportements qui régulent l’action, la contiennent et la révèlent, parfois malgré nous.
Pour observer cette culture, il faut des marqueurs, des signes tangibles qui indiquent le lien entre le geste et l’esprit qui le motive. Quatre se détachent : la corruption, la croyance, la prédation et la violence. Ces comportements ne sont pas seulement visibles, ils sont signifiants, porteurs d’une morale implicite, parfois inversée.
La violence, d’abord, qui frappe et humilie, qui impose la peur et le silence. Elle se manifeste dans des lieux connus des seuls initiés, où l’ordre vient toujours d’en haut et où l’exécutant peut satisfaire son propre désir de domination. Qu’il obéisse ou qu’il prenne l’initiative, le geste est lourd de sens, visible dans la chair et l’esprit de la victime. Il existe des règles, parfois absurdes : hommes contre hommes, femmes contre femmes, mais elles sont transgressées et chaque transgression ajoute à l’horreur. La violence est un langage, un code que tous comprennent sans l’écrire.
La croyance, ensuite, qui traverse l’individu et l’autorité, et qui justifie les échecs comme les succès. « Si Dieu veut… », « La volonté du Très-Haut sera faite… » Ces phrases disent plus qu’elles ne paraissent ; elles disent la dépendance à un ordre invisible et, en même temps, la maîtrise de son destin, tant que l’on respecte les signes et les présences sacrées. Le pouvoir se lit dans le ciel, et la terre s’incline devant ce que l’homme croit devoir advenir.
La prédation, elle, est plus mesurée, plus froide, mais non moins signifiante. Elle consiste à s’approprier, à accumuler, à transformer l’État en instrument d’enrichissement personnel, tout en sachant que l’injustice doit se plier à des contraintes : respecter la hiérarchie, ne pas offenser les supérieurs, préserver le système qui rend la prédation possible. Tout est calcul, tout est ritualisé, et la durée de ces pratiques en dit long sur la permanence des comportements humains.
La corruption enfin, subtile, invisible parfois, qui transforme l’échange en lien social. Elle peut prendre l’argent, le cadeau, ou le service rendu, et elle ne se contente pas de l’utile ; elle façonne les relations, assouplit la morale, crée de nouvelles obligations et de nouveaux privilèges. Le corrupteur et le corrompu s’y retrouvent, liés par le secret, par la confiance, par la reconnaissance mutuelle.
Tous ces marqueurs, violence, croyance, prédation, corruption, témoignent d’une vérité sombre : l’homme au pouvoir est modelé autant par l’histoire que par l’institution, par la culture politique que par la peur et le désir. Ces pratiques ne sont pas seulement des anomalies ; elles sont des instruments de maintien du système, et comprendre leur structure, c’est comprendre l’âme politique du Congo.
Et l’on reste là, méditatif, conscient que tout geste, tout énoncé, toute décision, est un reflet de cette longue chaîne où s’emmêlent l’héritage, la volonté et le hasard.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


