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mercredi, avril 1, 2026

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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE

Il y a, dans ce proverbe traduit du ciluba : « Chargez-vous d’une chose, ainsi le poids sera à votre mesure », une vérité qui ne s’offre pas d’emblée, mais qui se découvre à mesure que l’on avance dans la vie, comme ces sentiers étroits qui ne révèlent leur horizon qu’au marcheur patient.
Nous vivons à une époque qui nous disperse. Chacun veut tout embrasser, tout porter, tout dire, et finit par ne rien tenir. Alors cette parole ancienne vient comme un rappel presque sévère : choisis, limite-toi, accepte de ne pas être partout. Il y a une dignité dans le fait de se charger d’une seule chose. Celui qui concentre ses forces ne les dilapide pas ; il creuse, il approfondit, il s’enracine. Et l’on pourrait croire que le poids devient plus léger simplement parce qu’il est unique, comme si l’âme, délivrée du tumulte, retrouvait enfin sa juste respiration.

Mais cette sagesse, si l’on n’y prend garde, peut devenir une ruse. Car, enfin, qui choisit vraiment son fardeau ? Il est des charges qui s’imposent à nous avec la brutalité des événements : une famille à soutenir, une injustice à combattre, une époque qui exige plus qu’elle ne demande. On ne se « charge » pas toujours ; souvent, on est chargé. Et alors, cette belle mesure que promet le proverbe se fissure. Le poids déborde, écrase, dément toute prévision.
Plus encore : se limiter à une seule tâche peut dissimuler une prudence inquiétante. On se protège sous le prétexte de la mesure. On se retranche derrière une responsabilité bien circonscrite pour ne pas affronter l’appel plus vaste, plus risqué, qui exige de nous davantage que ce que nous croyions pouvoir donner. Il y a des fidélités qui rassurent, mais qui enferment.
Et pourtant, il serait trop simple de rejeter la leçon. Car la vérité de ce proverbe n’est ni dans la restriction ni dans l’excès. Elle est dans ce mouvement intérieur par lequel l’homme apprend à porter ce qu’il n’aurait pas cru pouvoir porter. La mesure ne précède pas l’épreuve ; elle en naît. On commence par une charge humble, presque à hauteur d’homme, et c’est en la portant, parfois avec fatigue, parfois avec révolte que l’on découvre en soi une force ignorée.
Ainsi, le poids devient « à votre mesure » non parce qu’il a été calculé, mais parce qu’il vous a transformé, souvent malgré vous.
Il y a là une leçon discrète, presque austère : ne cherchez ni à tout fuir ni à tout embrasser. Acceptez de porter, d’abord, ce qui est à votre portée non pour vous y enfermer, mais pour apprendre, dans cette fidélité première, à devenir capable de plus.
Car la vraie mesure de l’homme, au fond, n’est jamais celle qu’il se donne au départ. Elle est celle que la vie, patiemment, douloureusement parfois, finit par lui arracher.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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