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vendredi, avril 3, 2026

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LE BIEN COMMUN : ENTRE PAROLE ET ÉPREUVE

On le retrouve partout : dans les discours officiels à Kinshasa, dans les déclarations solennelles des ministres, dans les promesses répétées depuis l’indépendance de 1960 jusqu’aux alternances politiques récentes. Le « bien commun » s’y prononce avec gravité, comme un mot hérité, presque sacré. Mais dans le tumulte quotidien de la République, qui y croit encore sans réserve ? Et surtout, qui y consent réellement ?
Car enfin, regardons autour de nous. Dans les rues, dans les administrations, dans les circuits économiques formels et informels, ce qui organise la vie collective semble moins relever d’un idéal partagé que d’une négociation permanente d’intérêts particuliers. Le bien commun, dans ce contexte, prend souvent l’allure d’un voile posé sur des pratiques où dominent le clientélisme, la survie individuelle et la captation des ressources. Il devient une langue officielle qui ne correspond plus à la grammaire réelle des comportements.
Il sert, en effet. Il sert à légitimer des décisions politiques parfois éloignées des besoins essentiels des populations : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation ou à la sécurité. Il sert à justifier des projets dont les bénéfices se concentrent dans des cercles restreints.

À force d’être invoqué sans être incarné, le « commun » se rétrécit : il n’est plus l’horizon de tous, mais l’argument de quelques-uns, élargi par le discours pour mieux masquer son étroitesse. Faut-il alors conclure que le bien commun, en RDC, n’est qu’un mythe, une fiction utile au maintien des apparences ? Ce serait céder à une forme de désenchantement trop rapide, presque dangereux.

Car il suffit d’observer les moments de crise pour comprendre que cette idée, même affaiblie, continue de structurer en profondeur les attentes sociales. Lors des catastrophes, des conflits ou des mobilisations citoyennes, quelque chose ressurgit : une exigence implicite de justice, de solidarité, de partage. Dans ces instants, le bien commun cesse d’être un mot pour redevenir une attente brûlante. Il réapparaît là où l’État faillit, mais où la société refuse encore de se dissoudre. Sans lui, en effet, que resterait-il ? Une juxtaposition d’intérêts concurrents dans un espace déjà fragilisé par l’histoire coloniale, les guerres, et les tensions économiques. Une société sans bien commun ne serait plus qu’un territoire habité, mais non partagé, un lieu de coexistence sans communauté. Et cela, même les plus sceptiques semblent le pressentir.

Ainsi, en RDC, le bien commun vit dans une contradiction permanente : il est à la fois discrédité dans les pratiques et indispensable dans les représentations. On n’y croit plus tout à fait, mais on ne peut pas s’en passer. Il agit comme une frontière invisible entre le chaos pur et une forme minimale d’ordre collectif.
Et pourtant, il existe des éclats. Des gestes discrets, souvent invisibles aux grandes scènes politiques : des citoyens qui refusent la corruption, des communautés qui s’organisent pour maintenir une école ou un dispensaire, des individus qui renoncent à un avantage personnel pour préserver un équilibre fragile. Ces exceptions, dans leur modestie même, révèlent que le bien commun n’est pas totalement éteint, seulement dispersé, fragile, menacé.
Il faut donc se garder de deux illusions dans le contexte congolais : croire que le bien commun existe déjà, inscrit dans les institutions, ou affirmer qu’il n’existe pas du tout. Il est plutôt ce qui manque à l’État et ce qui oblige la société. Il n’est pas donné ; il est à construire, sans cesse, contre les forces qui le dissolvent.
En RDC, plus qu’ailleurs peut-être, le bien commun ne descend pas des principes : il dépend des renoncements concrets, renoncer à détourner, à privilégier son clan, à instrumentaliser le pouvoir, et des fidélités silencieuses à une idée exigeante de la communauté.
Mythe, sans doute, lorsqu’il est invoqué pour masquer les fractures. Horizon, certainement, dès lors qu’il devient une exigence qui juge les pratiques réelles.
Et au fond, ce qui dérange dans la RDC, ce n’est pas tant que le bien commun soit inaccessible, mais qu’il exige une transformation profonde des comportements, une conversion lente, difficile, presque contraire aux logiques de survie qui dominent encore.
C’est peut-être là que se joue son avenir : non dans les discours qui le célèbrent, mais dans les renoncements qu’il réclame.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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