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mercredi, avril 8, 2026

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MOURIR AU POUVOIR

Il a quatre-vingt-treize ans. Le chiffre lui-même semble déjà une fatigue. Et pourtant, il est là, rivé au sommet de l’État comme une vieille racine qui, depuis quarante-six saisons sèches, refuse d’être arrachée à la terre qu’elle a peu à peu épuisée. On le dit diminué ; mais le pouvoir, lui, ne tremble pas. Il tient encore, comme ces maisons lézardées dont la façade menace sans jamais céder.
Je songe, en le regardant à la télévision camerounaise, à ces patriarches bibliques qui vivaient au-delà de la mesure humaine, sauf qu’ici, le miracle a pris la forme d’un fauteuil. Ce fauteuil n’est plus un siège : c’est une seconde chair. Il s’y est moulé, il s’y est confondu. L’en détacher serait peut-être le blesser comme on arrache une peau trop longtemps soudée.
On parle de stabilité. Mot commode, mot rassurant, qui circule dans les couloirs de l’Assemblée nationale comme un parfum d’encens. Mais la stabilité, parfois, n’est que l’autre nom de l’immobilité. Et l’immobilité, à son tour, celui d’une peur ancienne, enracinée, presque animale : la peur du vide. Car que reste-t-il à cet homme, s’il descend ? Une vie hors du regard, hors du tumulte, hors de cette lumière crue qui l’a façonné ? Il ne quitterait pas seulement le pouvoir, il quitterait sa propre image.
Il faut l’avouer : le pouvoir use ceux qui le subissent, mais il nourrit ceux qui le possèdent. Il leur donne une densité que la vie ordinaire leur refuserait. À force de décider pour les autres, on finit par croire que l’on décide de soi-même, et même du temps. Alors on retarde l’heure, on suspend l’échéance, comme si la mort, elle aussi, pouvait être ajournée par décret.
Autour de lui, un monde s’est organisé, une cour, une toile, une mécanique silencieuse. Des hommes lui doivent tout, et surtout de ne pas tomber. Car s’il tombe, ils tombent avec lui. On comprend mieux, dès lors, ce dévouement empressé, cette fidélité presque fiévreuse : ils ne protègent pas seulement un chef, ils défendent leur propre survie. Il y a aussi, plus sombre encore, cette inquiétude muette : que deviendrait il sans le pouvoir ? Dans certains pays, quitter le sommet, c’est descendre sans filet. Les juges attendent, les ennemis sortent de l’ombre, et les comptes longtemps différés se règlent avec une précision implacable. Le palais devient alors une forteresse, et le pouvoir une muraille.

Mais je crois qu’il y a, au fond, autre chose, quelque chose de plus intime, de plus secret. Peut-être se voit-il comme le dernier témoin d’un monde qui s’efface. Peut-être se dit-il qu’en partant, c’est une époque entière qui s’éteindra. Il demeure, alors, comme on veille un feu presque éteint, non pour qu’il éclaire encore, mais pour qu’il ne s’évanouisse pas tout à fait.
Et pourtant, il y a dans cette obstination une tristesse que rien ne dissipe. Car le pouvoir n’est pas fait pour être gardé comme un héritage jalousement enfermé. Il est fait pour circuler, pour passer de main en main, comme une parole vivante. À trop retenir le temps, on finit par le figer et ce qui ne bouge plus commence déjà à mourir.

Ainsi, le vieil homme demeure. Non seulement par volonté, mais par nécessité, par peur, par habitude — et peut-être, plus simplement encore, parce qu’il ne sait plus comment partir.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe

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