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jeudi, avril 9, 2026

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CONGOLAIS DE BONNE QUALITÉ !

On dirait une formule publicitaire, une étiquette collée à la hâte sur une marchandise douteuse : « Congolais de bonne qualité ». Et déjà, l’on voit les étals dressés sur la place publique, les consciences mises en vitrine, les âmes soupesées comme des fruits trop mûrs. Qui parle ainsi ? Et de quel droit ? Car enfin, depuis quand mesure-t-on un peuple avec la balance des négociants ?

Il y a dans cette expression quelque chose de blessant et de dérisoire à la fois, comme si l’on cherchait à trier l’ombre et la lumière dans un même corps. Le mot « qualité » trahit une hantise : celle de ne pas être à la hauteur d’un modèle invisible, étranger peut-être, imposé sans être nommé. Alors chacun s’affaire à prouver qu’il appartient au bon côté du miroir, pendant que le miroir lui-même demeure fêlé.

On s’accuse, on s’absout, on se proclame « bon » comme on se blanchit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une étrange liturgie de la purification, où l’on espère effacer la faute originelle d’être soi. Dans chaque quartier, dit-on, quelqu’un rêve de s’éclaircir la peau ; dans chaque clan, un autre rêve d’éclaircir sa langue, persuadé que le salut passe par une grammaire étrangère. Ainsi va le peuple, partagé entre le refus de lui-même et la quête d’une reconnaissance qui le fuit.

Mais qui oserait dire qu’il existe des Congolais « de mauvaise qualité » ? Le mot même répugne à la conscience. Pourtant, on continue de l’employer, comme on répète une prière dont on a oublié le sens. Et pendant ce temps, les paradoxes s’accumulent, lourds comme des silences : un fleuve immense coule à nos pieds, et l’on importe le poisson ; une forêt sans fin respire autour de nous, et l’on importe les cure-dents ; une terre riche de promesses s’enfonce dans la dépendance, escortée par des experts venus expliquer l’échec.

Il faudrait peut-être cesser de juger les hommes et commencer par regarder les structures qui les façonnent. Car l’homme corrompu n’est pas seulement un coupable : il est aussi un symptôme. Dans chaque ethnie, dans chaque famille, dans chaque rue, il y a moins des individus « de bonne » ou de « mauvaise qualité » que des consciences prises dans un filet d’habitudes, de renoncements, de rêves dévoyés.

Et puis, il y a cette étrange fierté des bâtisseurs nocturnes : celui qui détourne de l’argent à Kinshasa, la capitale, pour ériger au village une maison triomphante, comme un monument à la fois de réussite et de faute. On l’admire, on le célèbre presque. Ainsi la morale se retourne sur elle-même, et le vol devient une preuve d’intelligence.

Non, il n’y a pas de Congolais « de bonne qualité ». Il y a des hommes, tout simplement, avec leurs fidélités et leurs trahisons, leurs grandeurs et leurs lâchetés. Il y a surtout une nation qui se cherche dans un labyrinthe de contradictions, oscillant entre la mémoire et l’oubli, entre la dignité et le mirage.

Le vrai scandale n’est pas que les hommes soient imparfaits. Le vrai scandale, c’est qu’ils aient fini par croire qu’ils doivent se mesurer à une qualité qui leur échappe, au lieu de construire, patiemment, ce qui leur appartient en propre : une exigence intérieure, une vérité sans masque, une fidélité à eux-mêmes.

Car la qualité d’un peuple ne se proclame pas. Elle se vit ou elle se perd.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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