9.3 C
Bruxelles
vendredi, avril 17, 2026

Buy now

VERS LE PRADIS EUROPÉEN

Pourquoi partent-ils ? La question revient, obstinée, comme si elle pouvait encore nous surprendre. Ils partent, les jeunes Africains, parce qu’ils n’ont pas de raisons suffisantes de rester chez eux. Cela suffit. Le reste, les statistiques et les analyses savantes ne font que broder autour de cette vérité nue. Un jeune homme qui n’espère rien chez lui espère tout ailleurs, et cet ailleurs porte un nom : l’Europe. Nom chargé de promesses que personne ne tient, mais qui, de loin, gardent leur éclat.

L’Europe aime croire que ces départs relèvent d’une sorte d’inconscience. C’est plus commode. En réalité, il y a chez ces jeunes une lucidité tragique. Ils savent les risques ; ils les acceptent. Il faut avoir été acculé pour préférer une chance infime à une certitude médiocre.

Et puis il y a ceux qui organisent ce passage. On les appelle les passeurs, comme si le mot pouvait adoucir la réalité. Ils ne passent rien : ils exploitent. Ils prospèrent sur une double misère, celle des pays quittés et celle des politiques qui ferment les portes sans ouvrir d’issues. Là où il n’y a pas de chemin, il y a toujours un commerce.

Les Européens oscillent entre deux postures également stériles : l’indignation et la défense. Les uns s’émeuvent à juste titre, mais leur émotion se dissipe vite ; les autres invoquent la nécessité des frontières, et ils n’ont pas tort non plus. Entre ces deux vérités partielles, il manque une volonté.

Car enfin, que font les Européens ? Ils déplorent les morts, mais tolèrent les conditions qui les produisent. Ils parlent de dignité humaine, mais acceptent que des hommes, des femmes et des enfants meurent aux portes de leur continent faute de voies légales pour y entrer. Cette contradiction les habite, et ils s’en accommodent trop bien.

Il serait trop simple de rejeter toute la responsabilité sur l’Europe. Les pays d’origine portent leur part de faillite : les gouvernances défaillantes, les économies sans souffle, les jeunesses abandonnées à elles-mêmes. Mais ce partage des torts, si juste soit-il, ne ressuscite personne.

Ce qui frappe, au fond, c’est le silence. Non pas l’absence de paroles, elles abondent, mais le silence intérieur, celui qui devrait empêcher les Européens de dormir. Ils ont appris à vivre avec ces morts comme avec une rumeur lointaine. Et c’est peut-être là le plus grave naufrage.

Il faudrait pourtant se souvenir que chaque embarcation contient des vies singulières, des visages, des noms. Ce rappel élémentaire leur est devenu difficile. À force de chiffres, les Européens ont perdu le sens de la personne.

Ainsi va cette mer méditerranée, qui fut jadis un lieu de passage et d’échanges, et qui devient pour beaucoup une fin. Rien n’est plus accablant que cette continuité du drame dans l’indifférence générale. La tragédie ne réside pas seulement dans les naufrages, mais dans leur prévisibilité. On sait qu’ils auront lieu. On sait que d’autres partiront.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Related Articles

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Stay Connected

0FansJ'aime
0SuiveursSuivre
0AbonnésS'abonner
- Advertisement -spot_img

Latest Articles