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dimanche, mai 10, 2026

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QUAND ON PENSE AUX KASAÏENS

Ma Grande Kiki,
Je vais répondre à ta question d’hier au sujet des Kasaïens en te racontant une histoire ancienne, une histoire qui parle du Katanga et du Kasaï, mais surtout des hommes, de leurs rêves, de leurs peurs et de leurs blessures.
Autrefois, lorsque le Zaïre était dirigé par Mobutu Sese Seko, le pays ressemblait à un immense corps dont les membres étaient éloignés les uns des autres. Les routes étaient longues, les provinces immenses, et chaque région vivait presque comme un petit monde séparé. Le pouvoir de Kinshasa craignait qu’un jour certaines provinces veuillent marcher seules, comme cela s’était produit après l’indépendance avec les troubles du Katanga dans les années 1960. Alors, le régime eut une idée : organiser le pays en grands pôles économiques, comme si chaque région devenait un organe chargé d’une fonction précise pour faire vivre toute la nation.
Le Shaba — qu’on appelle aujourd’hui le Haut-Katanga, le Lualaba, le Tanganyika et le haut Lomami — et le Kasaï furent liés dans cette vision. Le Shaba possédait les richesses du sous-sol : le cuivre, le cobalt et d’autres minerais qui brillaient dans les entrailles de la terre comme des braises cachées. Le Kasaï, lui, possédait une grande population de travailleurs courageux, souvent instruits, capables d’aller loin pour chercher du travail. L’État pensait alors qu’en réunissant les mines du Shaba et la main-d’œuvre venue du Kasaï autour de la Gécamines, le pays deviendrait plus fort.
À cette époque, beaucoup de trains traversaient les savanes. Des hommes quittaient leurs villages du Kasaï avec des valises en carton, des couvertures pliées sous le bras, parfois quelques graines de maïs offertes par leurs mères avant le départ. Ils partaient vers les villes minières de Lubumbashi, Kipushi, Kambove, Kakanda, Likasi ou Kolwezi avec l’espoir d’un salaire, d’une maison, d’une école pour leurs enfants. On disait alors que travailler ensemble dans les mines ferait naître une seule nation zaïroise, plus forte que les ethnies et les provinces.
Le pouvoir croyait sincèrement qu’en mélangeant les populations, les différences disparaîtraient peu à peu. Dans les cités minières, des enfants luba, bemba, lamba, lunda chokwe ou sanga jouaient ensemble dans les mêmes rues poussiéreuses. Les marchés résonnaient de plusieurs langues. Les bars diffusaient la musique des orchestres zaïrois jusque tard dans la nuit. On pouvait voir un Kasaïen épouser une Katangaise, ou un Katangais devenir le parrain d’un enfant venu d’ailleurs. Beaucoup pensaient que l’avenir appartenait à cette nouvelle cohabitation.

Mais, Grande-fille, les hommes ne vivent pas seulement de rêves ; ils vivent aussi de pain, de travail et de reconnaissance. Et c’est là que les difficultés commencèrent.
Les villes minières grandissaient très vite. Chaque année, de nouveaux travailleurs arrivaient. Les maisons devenaient insuffisantes. Les écoles débordaient d’enfants. Les hôpitaux manquaient de lits. Les emplois ne suffisaient plus pour tout le monde. Alors, certains habitants commencèrent à regarder les nouveaux venus avec méfiance. Ils se demandaient pourquoi tant de postes dans les entreprises, dans l’administration ou dans le commerce semblaient occupés par des migrants venus du Kasaï.
Petit à petit, les frustrations économiques prirent le visage des appartenances régionales. Ce qui était au départ une question de pauvreté, de chômage ou de manque de logements devint une question identitaire. Certains Katangais eurent l’impression de perdre symboliquement leur propre terre. Certains Kasaïens, de leur côté, se sentirent rejetés alors qu’ils avaient travaillé pendant des années dans les mines et contribué à la richesse du pays.
Tu vois, Grande-fille, quand les ressources deviennent rares, les hommes cherchent souvent des responsables visibles à leurs souffrances. Les différences de langue, d’origine ou de culture deviennent alors des frontières invisibles. Ce n’est pas toujours la différence elle-même qui crée le conflit, mais la peur de manquer et le sentiment d’injustice.
Puis vinrent les crises économiques. La production minière diminua parfois. Les salaires furent retardés. Le chômage augmenta. Les grandes promesses du régime commencèrent à se fissurer comme un vieux mur sous la pluie. Et lorsque l’économie souffre, les discours politiques deviennent souvent plus dangereux. Certains acteurs commencèrent à opposer les « autochtones » aux « venus d’ailleurs ou les non originaires ». Les identités régionales furent utilisées comme des armes émotionnelles pour mobiliser les foules.
Pourtant, pendant ce temps-là, la vie continuait. Des familles kasaïennes s’étaient enracinées au Katanga depuis plusieurs générations. Des enfants nés à Lubumbashi ou Kolwezi ne connaissaient parfois même pas les villages d’origine de leurs grands-parents. Ils parlaient swahili avec leurs amis, fréquentaient les mêmes écoles que les autres enfants et partageaient les mêmes rêves urbains. Le temps avait transformé les migrations de travail en véritables enracinements humains.
C’est cela qui rend cette histoire si douloureuse et si compliquée : les gens vivaient ensemble, travaillaient ensemble, se mariaient parfois, mais les blessures économiques et politiques continuaient à fragiliser cette coexistence.
Le grand problème, Grande-fille, est peut-être que le pouvoir croyait qu’on pouvait construire une nation seulement avec les mines, les trains et les entreprises. Mais une nation ne se construit pas uniquement avec l’économie. Elle se construit aussi avec la justice, l’égalité et le respect mutuel. Lorsque certaines populations ont l’impression d’être oubliées ou exclues, les anciennes appartenances reviennent comme des braises sous la cendre.

Aujourd’hui encore, cette cohabitation avance entre deux chemins. D’un côté, il y a l’enracinement : des familles mélangées, des générations nées ensemble, des habitudes communes forgées par le temps. De l’autre, il y a la fragilité : les crises économiques, les inégalités et les discours politiques qui réveillent parfois les vieilles méfiances.

Retiens ceci, Grande-fille : les peuples ne deviennent pas ennemis naturellement. Souvent, ce sont les injustices, les peurs et les manipulations politiques qui dressent les hommes les uns contre les autres. Mais lorsque la justice existe et que chacun se sent reconnu comme citoyen à part entière, les différences peuvent devenir une richesse plutôt qu’une menace.

Et pendant que la nuit tombe, écoute bien le silence autour de nous : il ressemble à l’histoire du Congo lui-même, un grand pays où les blessures du passé continuent de parler doucement sous les voix du présent.

José Tshisungu wa Tshisungu

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