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mercredi, mai 13, 2026

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AIDER OU INVESTIR

Il y a, dans les grands sommets internationaux consacrés à l’Afrique, une étrange liturgie des mots. On y parle d’aide, de solidarité, de développement durable, comme autrefois les missionnaires parlaient du salut des âmes. Les puissances riches arrivent avec leurs statistiques comme les prêtres d’hier arrivaient avec leurs catéchismes. Elles distribuent des promesses, des plans quinquennaux, des crédits, des sacs de riz, des vaccins, des experts, des consultants, des économistes bardés de diplômes qui traversent les capitales africaines sans jamais entendre le souffle des quartiers populaires où les enfants jouent pieds nus dans la poussière.

Mais l’Afrique n’est pas seulement pauvre ; elle est humiliée par la manière même dont on prétend la secourir.

Depuis les indépendances, combien de milliards ont été annoncés avec des accents de trompettes bibliques ? Combien de conférences internationales ont proclamé la renaissance africaine tandis que les maternités demeuraient sans électricité, les universités sans bibliothèques, les routes transformées en cicatrices de boue ? À force d’aider l’Afrique sans la transformer, le monde a fabriqué une dépendance qui ressemble à une longue enfance administrée. Une partie du continent attend désormais des subventions comme certains villages attendaient autrefois la pluie. L’aide internationale, lorsqu’elle devient permanente, finit par produire une psychologie de l’assistance. Elle nourrit des bureaucraties voraces, enrichit des oligarchies locales et permet parfois aux régimes les plus médiocres de survivre à leurs propres échecs.

Le drame est là : on aide souvent l’Afrique à demeurer pauvre.

Car aider n’est pas investir. L’aide soulage ; l’investissement construit. L’aide calme momentanément la faim ; l’investissement crée des récoltes. L’aide distribue des médicaments ; l’investissement bâtit des laboratoires, des universités, des industries pharmaceutiques. L’aide maintient en vie ; l’investissement prépare l’avenir.

Pourtant, il faut se méfier aussi des nouveaux prophètes de l’investissement massif. Ils parlent désormais le langage des marchés avec la même certitude dogmatique que les anciens missionnaires parlaient celui de la civilisation. Ils ne viennent plus avec la Bible ni avec les discours humanitaires, mais avec les contrats miniers, les prêts géants et les infrastructures monumentales. Ils construisent des ports, des barrages, des autoroutes, parfois même des villes entières surgies au milieu des savanes comme des mirages de béton. Mais derrière ces chantiers éclatants se cache souvent une autre forme de conquête.

L’Afrique connaît trop bien ces investisseurs qui emportent le cuivre, le cobalt, l’or, le coltan et laissent derrière eux des villages sans eau potable. Les rails servent parfois davantage à évacuer les minerais qu’à unir les peuples. Les investissements étrangers peuvent devenir des machines silencieuses d’extraction, des empires sans drapeaux où les multinationales remplacent les anciennes puissances coloniales. Le continent risque alors de changer de maître sans changer de destin.

Voilà pourquoi la véritable question n’est pas de choisir entre l’aide et l’investissement. Elle est de savoir au service de qui ils sont organisés.

Un investissement qui ne crée pas d’écoles techniques, qui ne transfère pas de compétences, qui ne transforme pas localement les matières premières, qui ne respecte pas les travailleurs africains, n’est qu’un pillage modernisé. Mais une aide qui entretient des États prédateurs ou qui humilie les populations sous prétexte de générosité n’est qu’une charité de façade.

L’Occident aime parfois contempler l’Afrique comme une blessure éternelle afin de mieux se donner le rôle du médecin. Pourtant, le continent africain n’est pas un malade condamné ; il est un géant empêché. Sa jeunesse déborde comme un fleuve immense. Ses terres sont vastes, ses ressources innombrables, ses cultures anciennes, ses langues vibrantes, ses intelligences souvent contraintes à l’exil. Ce qui manque le plus à l’Afrique n’est peut-être ni l’aide ni l’investissement, mais une architecture morale capable de protéger le bien commun contre les prédateurs de l’intérieur et de l’extérieur.

Car il faut avoir le courage de le dire : les responsabilités africaines existent aussi. Les fortunes détournées, les élections truquées, les guerres entretenues pour le contrôle des minerais, les administrations rongées par la corruption ne sont pas des inventions étrangères. Certaines élites africaines parlent du colonialisme avec des accents de procureurs tout en reproduisant elles-mêmes les mécanismes de domination contre leurs propres peuples. Elles réclament des investissements mais placent leurs enfants dans les universités européennes ; elles dénoncent l’impérialisme tout en déposant leurs milliards dans les banques étrangères.

La tragédie africaine devient alors une immense circulation de culpabilités où chacun accuse l’autre pour éviter de se regarder lui-même.

Et cependant, malgré tout, il demeure dans les villes africaines une espérance obstinée. Elle se voit dans les marchés populaires, dans les étudiants qui lisent sous les lampadaires faute d’électricité à domicile, dans les femmes qui reconstruisent chaque matin les économies familiales, dans les paysans oubliés par les plans internationaux mais qui continuent à nourrir les nations. Cette Afrique réelle ne demande pas qu’on la plaigne. Elle demande qu’on cesse de l’enfermer dans la dépendance ou dans la prédation.

Peut-être la communauté internationale devrait-elle commencer par considérer l’Afrique non comme un objet humanitaire ni comme un simple réservoir de matières premières, mais comme une partenaire historique capable de participer pleinement à la création de la richesse mondiale.

Alors l’aide deviendrait exceptionnelle et l’investissement deviendrait humain. Alors la solidarité ne serait plus une aumône diplomatique, mais une alliance entre peuples décidés à construire ensemble un avenir moins injuste.

José Tshisungu wa Tshisungu

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