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vendredi, mai 15, 2026

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TSHISEKEDI : ÉTAT DE DROIT ET VOLONTÉ DÉMOCRATIQUE

Il existe des moments dans la vie d’une nation où la Constitution cesse d’apparaître comme une protection et commence à ressembler à une porte verrouillée de l’intérieur. Les juristes parlent alors avec gravité de la stabilité des institutions ; mais le peuple, lui, parle avec son inquiétude quotidienne, avec son espérance, avec sa mémoire des humiliations passées. Entre le texte et la foule, entre l’encre des articles et le tumulte des marchés, lequel possède la légitimité suprême ?

Lorsque Félix Tshisekedi affirme qu’il ne recherche pas un troisième mandat, mais qu’il répondrait à l’appel du peuple si celui-ci le demandait, ses adversaires voient déjà l’ombre d’une transgression. Pourtant, une autre lecture est possible : celle d’une démocratie qui refuse d’être enfermée dans le tombeau glacé des procédures.

Car enfin qu’est-ce qu’une Constitution sinon l’expression d’une volonté populaire à un moment donné de l’Histoire ? Et si cette volonté évolue, si les circonstances changent, si une majorité de citoyens estime qu’un homme doit poursuivre son œuvre, pourquoi le texte devrait-il devenir plus sacré que ceux qu’il prétend servir ? Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans ces démocraties où l’on proclame la souveraineté du peuple tout en lui interdisant de modifier son propre destin politique.

On invoque alors la peur des dérives. On rappelle les présidents à vie, les dictatures africaines, les régimes étouffants. Certes. L’Afrique a connu les hommes qui s’accrochent au pouvoir comme des naufragés à une épave. Mais faut-il condamner toute continuité politique au seul motif que le passé fut parfois tragique ? Un peuple adulte ne peut être traité éternellement comme un enfant incapable de discerner ses intérêts.

La vérité est plus troublante. Derrière certains discours constitutionnalistes se cache, parfois, une méfiance envers le suffrage lui-même. On accepte volontiers la démocratie lorsque le peuple choisit l’alternance ; on la redoute lorsqu’il réclame la continuité. Beaucoup d’intellectuels célèbrent la volonté populaire tant qu’elle confirme leurs préférences, puis invoquent brusquement « l’État de droit » dès que cette volonté les inquiète.

Or la démocratie n’est pas seulement l’obéissance aux règles ; elle est d’abord la reconnaissance de la souveraineté collective. Une Constitution qui ne pourrait jamais être adaptée aux aspirations profondes d’un peuple finirait par devenir un objet de musée : respectable, mais séparé de la vie réelle. Les nations ne sont pas des machines administratives ; elles respirent, elles changent, elles désirent.

Dans un pays longtemps blessé par les guerres, les rébellions, les transitions inachevées et les fractures régionales, beaucoup de Congolais recherchent moins l’élégance des principes que la continuité de l’État. Ils jugent un dirigeant non à la pureté des théories politiques, mais à sa capacité de maintenir l’unité nationale, d’éviter le retour du chaos et d’incarner une espérance commune. La démocratie concrète est souvent moins philosophique que les salons où on la commente.

Il faudrait d’ailleurs poser la question avec honnêteté : qu’est-ce qui menace le plus une nation fragile ? Est-ce un président que le peuple souhaiterait reconduire ? Ou bien des alternances mécaniques imposées au nom des textes, même lorsque la population n’y croit pas profondément ? La stabilité aussi possède ses droits.

On voit dans cette querelle une vieille opposition humaine entre la loi et la vie. La loi rassure les consciences ; la vie déborde toujours les limites qu’on veut lui imposer. Les peuples, surtout lorsqu’ils traversent l’incertitude, cherchent parfois moins un système qu’une incarnation. Ils veulent reconnaître leur destin dans une voix, dans un visage, dans une continuité.

Alors oui, il peut arriver qu’une nation considère que sa volonté présente vaut davantage qu’un article rédigé autrefois. Non parce qu’elle méprise la Constitution, mais parce qu’elle estime que la source véritable de toute légitimité demeure le peuple lui-même.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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