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mercredi, mars 25, 2026

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TRÉSORERIE ET SALAIRE

Il est des États qui ressemblent à ces grandes maisons familiales où l’on parle beaucoup d’héritage et de richesses, tandis que, le premier du mois venu, on fouille les tiroirs pour payer le sac de maïs ou le loyer. Ainsi va la paie des fonctionnaires dans plusieurs pays d’Afrique : non point toujours faute de richesse, mais faute d’argent visible, de cet argent qui circule comme le sang dans les veines de l’État.
Les budgets, sur le papier, sont magnifiques. Ils ressemblent à ces jardins dessinés sur les plans des architectes : allées droites, bassins tranquilles, arbres alignés. Mais la réalité ressemble davantage à une saison de sécheresse. Les recettes arrivent au Trésor par à-coups, comme des pluies rares sur une terre fatiguée. Dans bien des pays, l’économie demeure largement informelle : l’impôt se dérobe comme une ombre dans la lumière du soir. L’État attend, guette, espère. Pendant ce temps, la fin du mois approche avec la régularité d’une marée à Moanda ou à Pointe noire.

En RDC, cette tension prend parfois la forme d’un paradoxe presque tragique. Le pays est riche d’un sous-sol prodigieux. Là-bas, les minerais dorment sous les herbes protéinées, comme des trésors ancestraux. Mais entre ces richesses enfouies et la paie d’un instituteur à Gemena ou à Dekese, il y a tout un labyrinthe administratif, politique et humain où l’argent se perd, se retarde, s’égare.
Car la machine de l’État n’est pas un fleuve limpide ; c’est souvent un delta aux mille bras. Le ministère du Budget prépare les chiffres, le ministère des Finances calcule les ressources, le Trésor organise les paiements, la banque centrale ouvre ses coffres, les banques commerciales distribuent les fonds. À chaque étape, l’argent s’arrête, hésite, se fige un instant comme une eau qui rencontre une digue invisible. Et ce simple instant se décline parfois des semaines.
Il faut ajouter à cela ce que l’histoire laisse derrière elle comme un parfum tenace. Sous le long règne de Mobutu Sese Seko, l’administration avait pris l’habitude de vivre dans une sorte de pénurie chronique.
Les salaires arrivaient tard, maigres, parfois imprévisibles. Les fonctionnaires apprirent alors à survivre autrement : un petit commerce au coin de la rue, une activité parallèle, une solidarité familiale. Ainsi s’installa une étrange normalité où l’État promettait le salaire comme on promet la pluie : avec sincérité peut-être, mais sans certitude.
À ces héritages s’ajoutent les ombres de la gouvernance. Dans certains fichiers administratifs apparaissent des noms qui n’ont ni visage ni bureau. Des fonctionnaires fantômes, silhouettes sans corps, absorbent une part de la masse salariale. L’argent destiné aux vivants se disperse alors comme une fumée. Et pourtant, il ne faut pas croire que tout se résume à la corruption ou au désordre. L’État doit aussi affronter des choix difficiles : la sécurité, les dettes, les routes, les urgences du moment. Lorsque les ressources se raréfient, les dépenses publiques deviennent des rivales silencieuses autour d’une même table. Et la paie des fonctionnaires attend son tour.
Ainsi le problème de trésorerie n’est pas seulement une question de chiffres. Il révèle quelque chose de plus profond : la fragilité d’un État qui cherche encore la cadence de son propre cœur financier. Les richesses sont là, immenses parfois, mais entre la mine et la paie mensuelle s’étend toute la distance qui sépare la promesse de la réalité. Et, pendant ce temps, les fonctionnaires regardent la fin du mois comme on regarde l’horizon : avec patience, mais aussi avec une inquiétude que seule l’habitude rend supportable.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

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