Depuis la relance du procès de l’assassinat de Patrice Émery Lumumba, on parle de complicité internationale comme d’une faute, presque d’un égarement. Mais, à regarder de plus près ce qui se joue sur cette terre, il faut bien reconnaître que la faute a pris racine, qu’elle s’est faite système, qu’elle respire avec une régularité qui confine à l’ordre. Rien n’y est tout à fait caché, et pourtant rien n’y est pleinement avoué. Le monde sait et continue.
Depuis les temps anciens où l’État indépendant du Congo transformait la souffrance en richesse, jusqu’aux convulsions contemporaines des provinces de Nord-Kivu, de Sud-Kivu et de Ituri, une continuité s’impose à l’esprit, comme une ligne obscure que l’histoire n’aurait jamais vraiment interrompue. Les formes changent, les discours se raffinent, les indignations se multiplient, mais quelque chose demeure, une manière de consentement diffus, une économie du silence.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence, ni même l’avidité qu’attisent les richesses du sol.
C’est la manière dont ces réalités s’inscrivent dans un réseau de relations où chacun semble à la fois acteur et témoin, engagé et délié. Les États proclament leur attachement à la souveraineté congolaise, les institutions internationales multiplient les résolutions, et l’Organisation des Nations unies elle-même déploie ses mots avec une gravité que rien ne vient contredire, sinon les faits, obstinés, têtus, presque indifférents.
Il y a là une étrange coexistence. D’un côté, les principes : transparence, respect, coopération. De l’autre, une réalité qui semble s’organiser en marge de ces promesses, ou plutôt à l’abri d’elles. Car ces principes, si souvent invoqués, ne sont pas sans effet ; ils dessinent un horizon, ils maintiennent une exigence. Mais ils servent aussi, parfois, de voile discret, de langage commun qui permet au désordre de se dire sans se dénoncer.
Faut-il accuser ? Faut-il nommer ? On serait tenté de le faire, tant l’injustice paraît éclatante. Mais l’accusation, ici, se heurte à une difficulté plus profonde : elle devrait viser tout à la fois, et peut-être chacun. Car la complicité n’est pas seulement l’affaire de quelques volontés malveillantes ; elle se diffuse, elle s’insinue, elle devient presque une condition du fonctionnement général. Elle est dans les contrats que l’on signe, dans les silences que l’on accepte, dans les urgences que l’on hiérarchise.
Et pourtant, il subsiste, au cœur de cette nuit relative, une lumière que rien n’éteint tout à fait. Elle ne vient ni des chancelleries ni des discours officiels. Elle vient de plus bas, de plus loin peut-être; elle vient de cette attente obstinée des populations, de ce refus silencieux de considérer l’injustice comme une fatalité. Là se tient, fragile, mais tenace, une exigence de vérité qui déjoue les calculs.
La République démocratique du Congo n’est donc pas seulement un théâtre de crises. Elle est un miroir. Et dans ce miroir, ce n’est pas elle seule que le monde aperçoit, mais sa propre image, une image troublée, incertaine, où se mêlent la volonté d’être juste et la tentation persistante de détourner le regard.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


