Il est des paroles qui gonflent jusqu’à se déprendre d’elles-mêmes, se drapant d’une solennité si excessive qu’elles en deviennent presque étrangères à celui qui les prononce. Ainsi, sur les plateaux de télévision, cet intellectuel, mandaté pour défendre le décret du chef de l’État camerounais instituant un poste de vice-président contesté, semblait traversé par une ivresse de verbalisme creux, comme si la langue, au lieu de le servir, le débordait et le dominait.
Il reprochait aux critiques de n’avoir pas accédé à « la théonomie constitutionnelle et à la théodicée du pouvoir ». Et l’on se demandait, non sans un trouble diffus, si ces mots avaient encore un ancrage réel ou s’ils dérivaient déjà dans une abstraction sans corps. Sous sa voix d’intellectuel certifié, tout devenait « verticalisme institutionnel », nécessité impérieuse de « méta gouvernance », comme si l’État lui-même relevait d’une logique supérieure écrasant les fragiles évidences du sens commun.
Il fallait, poursuivait il, instaurer une « prophylaxie d’État » afin de conduire la nation vers une « stabilogie structurelle » capable de transcender le « juridictionnement ambiant ». Et l’on percevait, derrière cette prolifération verbale, un vertige discret : celui d’un pouvoir cherchant sa justification dans le reflet infini de ses propres formulations.
Les critiques, selon lui, ne seraient que des esprits atteints d’une « carence neuronale face au substratum épistémologique du système politique camerounais ». Ainsi, les mots, au lieu d’éclairer, se faisaient barrières ; au lieu de comprendre, ils excluaient.
Le poste de vice-président devenait alors, dans cette lumière incertaine, un « catalyseur synallagmatique du destin camerounais », comme si l’histoire devait se plier à une mécanique de langage. Il évoquait encore un « saut quantique de l’ingénierie paradigmatique du système », et l’on aurait voulu croire, naïvement peut-être, qu’il s’agissait encore de politique et non d’un songe d’abstraction.
Il fallait enfin, concluait il dans une ferveur presque liturgique, doter la nation d’un « exolète métaphysique inébranlable ». Et ceux qui doutent, ceux qui résistent à cette nouvelle liturgie, seraient privés de la « praxéologie » nécessaire pour en saisir la portée.
Mais au terme de ce discours enfiévré, demeure une impression étrange, presque douloureuse : comme si le sens, à force d’être élevé vers une « gravitation cosmologique parfaite », avait quitté la terre des hommes, laissant derrière lui le silence inquiet de ceux qui tentent encore de déchiffrer l’imbroglio camerounais.
José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.


